On n’y croyait plus. Présenté à Cannes l’année dernière, sorti en mai 1999 sur les écrans français, «Le Temps retrouvé» de Raoul Ruiz est enfin présenté en Suisse. Mais trois semaines après sa sortie helvétique, il est déjà relégué dans les petites salles qui servent d’antichambre à l’évacuation. Son insuccès public se confirme. On ne s’en étonne guère mais on le regrette, car cette adaptation de Proust dénote une vraie intelligence littéraire et cinématographique.
C’est qu’il y a sans doute méprise quant au sujet du film. Ceux qui viendront quérir ici un digest de «La Recherche» seront déçus. Car Ruiz s’immerge dans l’univers proustien sans rendre toujours clairs les liens entre les nombreux personnages. Et s’il suit fidèlement le déroulement du «Temps retrouvé», dernière partie du grand œuvre, il ne fait qu’évoquer de manière impressionniste les volumes précédents.
De sorte que les spectateurs qui n’ont jamais lu ne serait-ce qu’un fragment d’«A la recherche du temps perdu» ont de bonnes chances de s’égarer dans ce jeu de piste auquel une clinquante distribution (Catherine Deneuve, Emmanuelle Béart, Chiara Mastroianni, Marie-France Pisier, Pascal Greggory, Vincent Perez, John Malkovich…) donne les apparences trompeuses d’une galerie de portrait. De même, ceux qui pensent trouver dans ce film «en costumes» une peinture spirituelle de la société française du début du XXe siècle font fausse route.
C’est que Raoul Ruiz ne s’attache pas à dépeindre ou à caractériser. Il retrace et traduit. Il retrace la matière romanesque du dernier livre de «La Recherche». C’est-à-dire, pour faire vite, le dévoilement des contradictions des personnages dans un monde en train de basculer et la prise de conscience du narrateur qu’il est destiné à l’écriture.
Mais surtout, Ruiz s’attache à traduire en image la pensée proustienne. Et c’est là le principal intérêt du film, ce qui en fait l’originalité formelle. Car sans trucages sophistiqués, par la seule force de plans de coupe, de meubles glissés sur des rails et d’éclairages oniriques, le cinéaste parvient à mettre en image le thème central de la «Recherche»: le Temps et son investigation par le biais de la mémoire.
La preuve par l’exemple: il y a trois Marcel Proust dans ce film. Le premier est âgé, c’est l’écrivain sur son lit de mort, dictant son livre à Céleste Albaret. Tandis qu’il parle d’une voix essoufflée et revenue de tout (rien moins que celle de Patrice Chéreau), les meubles se mettent à bouger comme pour signifier le glissement dans le passé où l’on croise un Marcel enfant, puis un Marcel d’âge mûr…
C’est ce dernier qui va dorénavant occuper la majorité des plans, car il est le personnage principal du «Temps retrouvé». Mais des associations d’idées – avec des scènes puisées dans les livres précédents – ne cessent de s’immiscer dans le déroulement linéaire, comme des flash-back dans le flash-back. D’où l’apparition sporadique de Marcel enfant ou adolescent.
On est fasciné par la simplicité d’un procédé quasi théâtral: trois acteurs différents permettent de rendre sensibles les divers niveaux du récit, le «je» qui raconte, le «je» qui agit et le «je» du souvenir.
Ces va-et-vient temporels convergent vers le moment-clé de toute «La Recherche»: dans la bibliothèque des Guermantes, Marcel comprend soudain qu’il peut faire revivre le passé en s’abandonnant aux sensations (le goût de la fameuse madeleine, le bruit d’une cuillère dans une tasse, les pavés inégaux…) et que le chemin entrouvert par ces sensations l’emmènera vers son œuvre.
C’est dans cette bibliothèque, très significativement, que le personnage reprend courage en l’écriture. Dès lors, la «Recherche» est terminée… C’est-à-dire qu’elle commence! La scène suivante du film, la dernière du roman, est donc une coda. On y retrouve les principaux personnages, vieillis, dénaturés par le temps. Comme pour confirmer la découverte qu’il vient de faire, le Marcel-personnage rencontre des personnages méconnaissables, et quand soudain il reconnaît Gilberte ou Mme Verdurin, l’image remplace le visage ridé par celui d’Emmanuelle Béart ou Marie-France Pisier. Manière de dire que le travail de mémoire est toujours aussi un travail d’imagination.
L’infinie richesse des jeux de miroirs sur lesquels la «Recherche» est bâtie transparaît ainsi dans ce film forcément réducteur, mais qui a compris que le sujet du roman, ce ne sont pas les souvenirs romancés d’un salonard. Non, l’enjeu de la «Recherche» est esthétique: ces 2500 pages racontent le long chemin qui a mené leur auteur à les écrire. On ne peut qu’admirer Ruiz d’avoir compris cela et d’en avoir fait une œuvre proprement cinématographique.