CULTURE

Si peu de femmes dans le jazz

Dans le monde de Louis Armstrong, les femmes sont nettement moins nombreuses que les hommes. Divers spécialistes en études genre se sont penchés sur la question.

Personne n’osera le nier: dans le monde du jazz, les femmes sont nettement sous-représentées. Si Billie Holiday et Ella Fitzgerald ont bel et bien réussi à s’élever au rang de légendes au même titre que Louis Armstrong, Miles Davis ou Duke Ellington, force est de constater que la liste est plus longue d’un côté que de l’autre. Le souvenir lointain d’une société sexiste désormais dépassée? Pas si sûr: les écoles de jazz en Suisse affichent aujourd’hui le même déséquilibre, les étudiantes atteignant tout juste une moyenne de 15% des effectifs, et le corps professoral comptant une écrasante majorité d’hommes.

A l’heure où il est de bon ton de promouvoir l’égalité des chances, le phénomène occupe les esprits de nombreux spécialistes en études genre. A Paris, la sociologue Marie Buscatto a publié plusieurs ouvrages et articles sur le sujet. Pour elle, le problème est à la fois une histoire de réseaux, de normes et de stéréotypes. «Le milieu du jazz étant essentiellement «masculin», les musiciennes y manquent de visibilité et n’y sont pas considérées de manière équivalente aux hommes. Les groupes ont donc tendance, sans réelle volonté de discriminer, à engager des collègues hommes.»

Pour s’extraire de ce cercle vicieux, comme l’ont montré différentes études sur le sujet, il faudrait, selon la spécialiste, que le taux de représentation féminine dépasse le seuil des 30%. Or, même aux Etats-Unis, où la situation se révèle plus encourageante que sous nos latitudes, les femmes n’occuperaient que 25% de la scène du jazz.

Mais comment expliquer qu’un tel déséquilibre se soit installé? Anciennement déléguée à l’égalité pour la Haute Ecole de musique de Lucerne, Judith Estermann apporte des éléments de réponse dans son article Contexte et raisons de la faible représentation des femmes dans la musique jazz, pop, rock, publié en 2009. Parmi les «coupables» désignés, la socialisation différenciée entre les sexes: là où un garçon choisira ses partenaires musicaux en fonction de leurs performances, une fille privilégiera le côté relationnel et optera par exemple pour le groupe dans lequel joue déjà sa meilleure amie. Elle se laissera par ailleurs plus facilement influencer par ses parents et ceux-ci accepteront peut-être difficilement de la voir traîner dans les bars malfamés souvent associés au monde du jazz ou évoluer dans un univers essentiellement masculin. Nous revoilà plongés dans ce fameux cercle vicieux, le même qui dissuade les femmes de se lancer dans cette voie par manque de modèles de leur propre sexe.

Dans son étude, Judith Estermann souligne également qu’hommes et femmes n’ont pas la même façon d’expliquer leurs échecs et leurs succès. Alors que les premiers attribuent leur réussite à leurs capacités personnelles et rendent l’environnement extérieur responsable des éventuelles déconvenues, les secondes ont tendance à fonctionner de manière opposée. Or, l’improvisation, inhérente à ce genre musical, recèle un risque constant. Il est nécessaire d’expérimenter et donc de commettre des erreurs.

Pour compléter le tableau, mentionnons encore que le rôle des femmes dans le monde du jazz se cantonne généralement à celui de chanteuse. Et lorsqu’elles jouent d’un instrument, on les retrouve plus volontiers au clavier d’un piano que derrière une batterie ou grattant une contrebasse. «Bien sûr, il y a une question pratique, reconnaît Elisa Barman, chanteuse de jazz et professeure de musique en formation à Genève (lire son portrait ci-dessous). La contrebasse est un instrument difficile à transporter.» Mais ces considérations physiologiques ne sont pas les seules à entrer en ligne de compte: «Certains instruments sont considérés, socialement, comme «féminins» ou «masculins». La trompette, par exemple, est synonyme de puissance, donc souvent associée aux hommes.»

Comment, alors, remédier à ces inégalités? En Suisse, plusieurs projets ont été mis sur pied. Le premier, instauré par Judith Esterman en 2004, visait à créer des «Female Band Workshop», des ateliers destinés à faciliter l’intégration des filles dans les groupes de jazz. Le second, lancé en 2010, prend la forme d’un annuaire sur internet améliorant la visibilité des musiciennes de jazz, qu’elles soient chanteuses ou instrumentalistes.

Le futur du jazz sera-t-il donc plus ancré dans la féminité? Une chose est sûre: de plus en plus de femmes semblent se lancer dans l’aventure. «Dans le cadre de mes cours, je remarque pas mal de jeunes filles qui ne sont pas prêtes à se laisser marcher sur les pieds, se réjouit Elisa Barman. Elles en veulent, elles iront loin.»

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Une enquête au-delà du problème de genre

«Je serais ravie de voir davantage de femmes dans le milieu du jazz, mais il ne faut surtout pas forcer la donne. Mieux vaut attendre qu’elles soient prêtes au lieu de les accepter tout de suite dans un groupe. Un réel intérêt, une réelle motivation viendront à bout de tous les obstacles.» Professeure de chant à la Haute Ecole de musique de Lausanne (HEMU), Susanne Abbuehl dirige depuis début 2012 un projet de recherche visant à mieux comprendre le phénomène de sous-représentation féminine dans le milieu du jazz. Au-delà du fameux problème de genre, elle souhaite avant tout se pencher sur les parcours des étudiants, hommes et femmes, de la HEMU afin d’identifier les éventuels obstacles rencontrés par les uns et les autres. «Je m’intéresse à l’individualité de chaque musicien, il y a tellement de parcours, de visions différentes dans le jazz… Pour ma part, je n’ai jamais connu de difficultés à cause de mon sexe. C’est une thématique qui m’est restée très longtemps étrangère. L’idée de cette étude, c’est de dresser un état des lieux de la situation, de déterminer si elle doit effectivement être changée et de quelle manière.»
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PORTRAITS

Elisa Barman — Le jazz, oui mais…

«Dans le monde du jazz, on appelle les chanteuses les chianteuses. On est trop souvent mises en avant par rapport au reste du groupe, du coup, on n’a pas très bonne réputation. C’est difficile de se faire sa place…» Agée aujourd’hui de 30 ans, la Genevoise d’adoption Elisa Barman a dû se résoudre à ne pas vivre uniquement de sa voix. Elle se forme actuellement pour devenir professeure de musique et donne déjà des cours dans les cycles d’orientation.

Arrivée sur le tard dans le milieu du jazz — «Mon père écoutait des CD de Chet Baker, ça m’a donné envie de chanter» –, elle commence ses classes à 19 ans dans son Tessin natal avant d’émigrer à Genève, où elle intègre l’école professionnelle de l’Association pour l’encouragement de la musique improvisée (AMR). «Nous étions deux filles pour huit garçons. Mais je ne me suis pas sentie mise de côté pour autant.» Elle monte rapidement un premier groupe expérimental, avant de s’associer à deux copines pour créer le trio Elé, qui rencontre un certain succès sur la scène genevoise.

De quartets en duos, elle entame diverses collaborations avant finalement de se rendre à l’évidence. «Les cachets étaient dérisoires, c’était impossible d’en vivre.» Même si son duo actuel — en compagnie d’un ami guitariste — se rattache plutôt à la folk et à la pop, elle conserve tout de même un pied dans le monde du jazz en animant des ateliers vocaux dans le cadre de l’AMR.
www.myspace.com/baptisteetelisa

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Juliane Rickenmann, une saxophoniste globe-trotteuse

L’Australie, le Japon, la Chine, Bombay, la Thaïlande, et bien sûr New York: la saxophoniste neuchâteloise Juliane Rickenmann aura davantage fait ses classes de musicienne dans les rues et les bars du monde entier que sur les bancs d’une école suisse. «Au départ, je devais simplement partir une année pour perfectionner ma technique de saxophone avant d’intégrer le Conservatoire de jazz de Montreux. Finalement, je ne suis revenue que des années plus tard.» Après des premières expériences très enrichissantes à Melbourne et à Kyoto — «Les Japonais sont très férus de jazz, de nombreuses femmes y jouent de la batterie ou du saxo» –, Juliane Rickenmann s’envole finalement pour la Grosse Pomme: elle y fait la connaissance du batteur Denis Charles, qui la prend sous son aile. «Là-bas, mon statut de femme n’a jamais été un obstacle. Au contraire, on me respectait. J’étais jeune, seule à New York, sans argent, portée uniquement par mon amour du jazz: les gens du milieu avaient envie de m’aider à progresser.»

Le retour en Suisse s’avère en revanche plus difficile: «Je ne jouais pratiquement plus. Aux Etats-Unis, les bars sont ouverts tous les soirs, je donnais des concerts 3 ou 4 fois par semaine…» Après deux ans de cours à Montreux, elle décide donc de repartir, cette fois en Chine, où elle décroche un contrat pour jouer dans un hôtel. De fil en aiguille, elle se retrouve finalement à Bombay, puis à Bangkok, avant de commencer à ressentir le mal du pays. Aujourd’hui maman d’un petit bébé de 6 mois, elle parvient à concilier sa vie de femme et d’artiste. «J’ai monté plusieurs groupes, j’arrive à vivre de ma musique.» Quant à son saxophone, souvent considéré comme un instrument masculin, elle assure pouvoir aussi en «jouer tout en douceur… Et puis, on rencontre de plus en plus de femmes dans le milieu. Je joue avec beaucoup d’hommes et il y a énormément de tolérance.»
www.julianerickenmann.com

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Une version de cet article est parue dans la revue Hémisphères (no 3).