GLOCAL

La Suisse et l’Europe, vingt ans après (I)

En 1992, la Suisse était appelée à prendre plusieurs décisions historiques. Notre chroniqueur Gérard Delaloye revient sur cette année où s’est forgé l’avenir du pays.

Il y a 20 ans, le 19 mai 1992, un simple communiqué de la chancellerie fédérale annonçait que le Conseil fédéral, réuni en séance extraordinaire, avait pris deux décisions importantes à propos du débat européen qui tenait le pays en haleine depuis plusieurs années.

Primo, le peuple se prononcerait le 6 décembre suivant sur l’adhésion de la Suisse à l’Espace Economique Européen (réunion des Etats de la CEE et de l’AELE) dont le traité avait été signé deux semaines plus tôt à Porto. Deuxio, l’EEE étant considéré comme l’antichambre de la CEE, le Conseil fédéral avait décidé de poser sa candidature à cette institution qui ne s’appelait pas encore Union européenne.

Sitôt dit, sitôt fait: le lendemain (jeudi de l’Ascension!) la demande d’adhésion était signée. C’est ce document qui aujourd’hui encore fait hurler Christoph Blocher dès qu’il y pense. Les médias se chargèrent de faire savoir que la décision avait prise par quatre voix contre trois.

Avec le recul et un peu de réflexion, nous nous rendons compte que le dépôt de cette demande décidée par le gouvernement à une majorité de quatre contre trois et l’échec qui s’ensuivit représentent le désastre le plus cuisant de la diplomatie suisse depuis son triste comportement pendant la Seconde Guerre mondiale. Cela mérite une petite mise en perspective. A commencer par la composition du Conseil fédéral à l’époque des faits en présentant ses membres dans l’ordre de leurs convictions européennes.

Le radical vaudois Jean-Pascal Delamuraz (1936-1998) est une formidable bête politique. D’une jovialité communicative, il ne connaît ni la discrétion, ni la retenue, ni la mesure (surtout pour le chasselas). Etudiant en sciences po à Lausanne à la fin des années 1950, il tombe tout jeune dans la politique en collaborant avec un cacique radical, Pierre Oguey, patron de l’Instruction publique de 1948 à 1966.

Devenu politicien radical («par conviction centriste, disait-il, opportuniste, je serais socialiste!»), il se voit confier l’organisation concrète de l’Exposition nationale de 1964. Le succès remporté par la manifestation donne un sérieux coup d’accélération à la modernisation de Lausanne.

La suite est classique: syndicature, conseiller d’Etat, conseiller fédéral dès 1984, d’abord au Département militaire, puis au Département de l’économie où pour s’occuper il fait de la politique étrangère. En particulier proeuropéenne.

Le socialiste René Felber (né en 1938), ancien président du Locle, est patron des Affaires étrangères depuis 1987. Plus qu’à ses mérites, il doit cette fonction à la règle non écrite qui réserve deux sièges aux Romands, la modestie des Neuchâtelois en faisant des bouche-trous idéaux (voir Burkhalter aujourd’hui). Felber lui-même est un terne notable local qui se satisfait de contempler le monde du haut de la Vue-des-Alpes. En 1992, il préside la Confédération.

L’UDC (pas encore blochérisée) y est représentée par Adolf Ogi (né en 1942), un montagnard de l’Oberland bernois (Kandersteg) redevable de sa popularité à un beau palmarès de champion de ski, à une tchatche joviale et naïve et à un optimisme béat. Chef du Département des transports, des communications et de l’énergie, il a prise sur l’international à cause du trafic transalpin (il tirera d’ailleurs bien son épingle du jeu en obtenant un deuxième tunnel ferroviaire au Lötschberg).

Il y a aussi le démocrate-chrétien tessinois Flavio Cotti (né en 1939) qui dirige le vaste département de l’Intérieur. L’homme est secret et, devenu plus tard ministre des Affaires étrangères, se donnera des airs de diplomate florentin.

Je me souviens qu’en 1992, bien qu’ayant donné sa voix à l’adhésion, les journalistes éprouvaient beaucoup de difficultés à lui arracher quelques déclarations en faveur de la cause européenne. Issu de la sensibilité progressiste de la démocratie chrétienne tessinoise, peut-être sentait-il la montée inexorable de l’involution culturelle et politique de son canton amorcée l’année précédente par la fondation et la percée électorale de la Lega dei Ticinesi de Giuliano Bignasca.

Du coté des opposants à l’intégration européenne figure le libéral-radical Kaspar Villiger (né en 1941), un industriel lucernois entré au gouvernement en 1989 suite à la démission d’Elisabeth Kopp. Après des débuts au Département militaire (bykes et stump!), il passera aux Finances. Retiré de la politique, il devient président d’UBS.

Le démocrate-chrétien appenzellois Arnold Koller (1933), juriste discret et cultivé, dirige le département de Justice et Police. De son passage au gouvernement, il laissera une nouvelle constitution.

Enfin, doyen du gouvernement, le socialiste soleurois Otto Stich (1927) entra par effraction au Conseil fédéral, la droite le préférant à la candidate officielle Lilian Uchtenhagen, première femme ayant osé briguer une telle charge. Cette élection provoqua une crise suffisamment grave chez les socialistes pour qu’un congrès se prononce sur son maintien au gouvernement.

Petit bourgeois presque caricatural, grand amateur de jass, Stich gére les Finances de la Confédération au plus près et, à force d’entêtement, aligne les succès en introduisant de nouvelles taxes, de la vignette autoroutière à la TVA. Mais comme Delamuraz à l’Economie, il se préoccupe aussi de politique étrangère pour renforcer la place de la Suisse dans la finance internationale.

J’étais à l’époque rédacteur au Nouveau Quotidien, journal très engagé en faveur de la cause européenne. Des souvenirs qu’il me reste de ce gouvernement, je dirais que par sa fougue et la force de sa conviction européenne, Jean-Pascal Delamuraz dépassait ses collègues d’une bonne tête. Moins forts en gueule, Stich et Villiger ne manquaient ni de convictions ni de persévérance et travaillaient en profondeur. Ogi multipliait sauts de cabris et mots fracassants sans grands effets, les autres rasaient les murs.

Dans une récente interview au Temps (19/05), l’ambassadeur Tscharner a raison de souligner que ces années-là étaient très agitées diplomatiquement. Le mur de Berlin venait de tomber (novembre 1989), les deux Allemagnes s’étaient réunifiées (octobre 1990), l’immense et terrifiante Union soviétique avait explosé en une kyrielle d’Etats (décembre 1991), ses anciens satellites, désorientés au sens propre, cherchaient leur voie. Le monde était à refaire. L’Europe avait une carte formidable à jouer, la Suisse ne pouvait rester en marge.

Nous avons-nous-mêmes, journalistes, participé à cette effervescence sans trop chicaner sur les détails. Pourquoi? A part l’excitation générale que je viens de rappeler, il y a aussi les faits, un enchaînement de circonstances, une indiscutable propension d’une Suisse jusqu’alors très rétive à accepter une certaine ouverture sur le monde.

Depuis des années le néolibéralisme anglo-saxon matraquait sec dans tous les médias ou presque. Des hommes comme David de Pury (1943-2000), grand spécialiste des négociations financières internationales comme diplomate, avant de passer au secteur privé et de commettre en 1995 un fameux Livre blanc proposant une dérégulation accélérée de l’économie suisse, jouaient entre Genève et Zurich aux Thatcher boys, non sans succès.

Or, dès la fin de l’année 1990, le pays était entré dans un cycle de crise économique (cette crise faillit remettre en cause le lancement du Nouveau Quotidien créé en automne 1991) dont on ignora sans vergogne l’acuité, tant l’heure était à la glorification de la victoire du capitalisme sur l’ennemi communiste. En réalité, au moment même où elle étendait ses tentacules sur toute la planète, la globalisation néolibérale était déjà minée de l’intérieur.

Le premier à profiter de l’opportunité offerte par cette effervescence n’est autre que le malin Stich. Le dimanche 17 mai 1992, le peuple est appelé à effacer une erreur du passé en acceptant la participation de la Suisse aux institutions créées en juillet 1944, à la conférence de Bretton Woods. Organisée par les Alliés pour reconstruire le système monétaire international mis à mal par la guerre, elle décide la création de deux institutions aujourd’hui encore importantes: la Banque mondiale et le Fonds Monétaire International.

La Suisse n’en fait pas partie. Comme les autres pays neutres, elle ne fut pas invitée à cette conférence réservée aux alliés. Mais dès 1946 (début de la guerre froide), elle fut priée de participer, sans succès. Berne se méfiait de la puissance américaine qui aurait pu influer sur le cours du franc et sur notre politique monétaire, aussi fut-il décidé de temporiser à l’extrême.

Le fait est que ce n’est qu’en 1992, 48 ans plus tard (!), qu’un ministre des finances socialiste estime indispensable de rejoindre ces institutions pour participer au grand gymkhana de la mondialisation, quitte à bazarder la sacro-sainte neutralité. Et cela marche!

L’affaire fut présentée comme une simple mise au point de technique financière. Entre deux parties de jass, Otto Stich avait bricolé un plan incroyable pour que la Suisse puisse participer non pas aux affaires européennes, mais carrément aux affaires mondiales.

Pour se faire admettre à la BM et au FMI, il faut respecter des conditions très précises. Sans entrer dans les détails, signalons qu’il manœuvre habilement pour réunir divers Etats en un groupe de vote disposant d’une quote-part du capital du FMI afin d’obtenir un siège au conseil d’administration de l’organisation.

Si nous avions l’argent de la Banque nationale, il fallait trouver les membres du groupe: l’ingénieux Soleurois eut l’idée d’aller draguer des républiques très républicaines, mais en déshérence: le Tadjikistan, l’Ouzbékistan, le Kirghizistan, le Turkménistan, l’Azerbaïdjan, Etats dont l’indépendance datait de seulement quelques mois. C’est ainsi que fut créé l’Helvétistan, dont tout Washington fit à l’époque des gorges chaudes.

Notez-le: cela signifie qu’en 1991-1992, la diplomatie suisse pouvait en quelques mois élaborer un traité financier violant la neutralité, le vendre à des partenaires d’Asie centrale dont la langue maternelle n’est pas précisément le Schwitzerdütsch, le vendre ensuite au Conseil fédéral et le faire approuver par 56% de la population!

Dans un édito du Nouveau Quotidien (19 mai), Joëlle Kuntz se contente de prendre acte de cette nouveauté: «Ce n’est même plus le bon sens qui a poussé les Suisses à voter en faveur du FMI, c’est le sens de la survie dans une communauté internationale qui ne laisse plus vraiment le choix.»

_______
Prochain article: Autour du «dimanche noir» du 6 décembre 1992

Gérard Delaloye anime le blog Carrefour Est-Ouest