Passer 24 heures sur 24 avec son conjoint. Négocier avec lui durant des réunions stressantes, parler factures, management, objectifs et, forcément, ne pas être toujours d’accord. Puis le retrouver le soir autour de la table familiale avec les soucis des enfants et du ménage.
L’enfer? C’est ce que s’imagine beaucoup de monde. Mélanger vie privée et professionnelle avec son couple n’est effectivement pas sans risque: «Si on travaille en couple, on met tous les œufs dans le même panier, estime Loïck Roche, psychologue et auteur du livre Cupidon au travail. Lorsque les choses se passent mal au travail, cela peut engendrer un stress terrible. Idem lorsque des conflits privés débordent au bureau. Les pires situations arrivent lorsqu’il existe une hiérarchie entre les conjoints.»
Pour Frank Margulies, psychologue spécialisé dans la thérapie de couple à Zurich, les problèmes surviennent lorsque les conjoints ne parviennent plus à s’exprimer autrement que dans la critique mutuelle, parfois agressive: «Lorsqu’on est proche sentimentalement, les émotions prennent une plus grande ampleur et peuvent provoquer des tensions. Cela n’est pas forcément adéquat dans un milieu professionnel.» L’autre problème qu’il relève concerne le fait de passer trop de temps avec son partenaire. Cela peut tuer le désir: «Lorsqu’on vit tout ensemble, on n’a plus rien à se raconter. On ne peut plus surprendre l’autre. Or, le désir est excité par le mystère et la nouveauté.»
Pourtant, certains couples trouvent leur bonheur en partageant emploi, entreprise et famille. Les témoignages le montrent clairement. «L’amour peut constituer un véritable moteur au travail, observe Marianne Favre Moreillon, spécialiste en droit du travail et directrice du cabinet juridique Droit Actif à Lausanne. C’est pourquoi certains employeurs l’encouragent. Ce n’est que dans des cas extrêmes que ces derniers s’y opposent, lorsqu’il existe un risque de violation de secret ou une incompatibilité hiérarchique criante.» Le bonheur de vivre 24 heures sur 24 ensemble, les couples ne peuvent y parvenir que dans certaines conditions.
Comme le dit Richard William, fondateur avec son épouse Jessica des restaurants Holy Cow: «Il faut partager les mêmes valeurs et être capable de se supporter en permanence durant plusieurs années.» Voilà qui n’est pas donné à tout le monde. Tous les couples interrogés parlent d’un équilibre précaire entre leur vie privée et professionnelle. Seulement, la qualité de vie et la flexibilité qu’ils obtiennent en retour compensent cette difficulté.
Selon Frank Margulies, ces couples qui réussissent à tout partager possèdent souvent une excellente capacité de dialogue et de résolution des conflits. «Ils sont aussi capables d’exprimer leur reconnaissance envers l’autre. Et le fait d’être passionné par une activité commune peut nourrir une relation et la fortifier.»
Pour ceux qui seraient tentés par l’aventure, le spécialiste conseille toutefois de bien définir l’objectif du travail ou de l’entreprise: «Est-ce que la motivation repose uniquement sur l’argent? Est-ce que l’activité nous plaît? Il s’agit d’effectuer un bilan sincère, éventuellement avec une tierce personne. L’idéal consiste à faire une phase de test et d’évaluer comment les choses se passent. Et ne pas oublier de se préparer au scénario worst case.»
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«Le test final, c’est d’être capable de se détendre autour d’un verre et rigoler après une journée stressante!»
Jessica et Richard Williams, Holy Cow! Gourmet Burger Company, Lausanne
Holy Cow, chaîne romande désormais bien connue de fast-food, propose des hamburgers haut de gamme à base de produits locaux. Depuis sa création en 2008 à Lausanne, deux restaurants supplémentaires ont été ouverts, dont l’un à Genève et l’autre dans la capitale vaudoise. Avec 1500 menus vendus quotidiennement et 56 employés, les affaires tournent très bien pour Jessica et Richard Williams, un couple de trentenaires que le parcours initial ne prédestinait pas forcément à la restauration.
«En 2009, nous occupions tous deux des postes dans des organisations internationales à Genève, raconte Richard Williams. Nous avions l’impression de stagner et nous avions besoin d’un nouveau challenge. Nous nous sommes rendu compte qu’il était difficile de trouver des take-away de bonne qualité en Suisse et avons décidé de nous lancer dans cette niche.» Dès le départ, les jeunes entrepreneurs voient grand et créent avec Holy Cow une marque, un concept qui pourra se franchiser, et non pas une simple petite enseigne. Ils sont maintenant associés à un autre couple, d’anciens clients, et le quatuor se partage les responsabilités à la tête de l’entreprise.
«Les partenariats d’affaires ressemblent à un mariage, résume Richard Williams. Tout d’abord, il faut tomber sur la bonne personne. Il faut ensuite s’engager sur le long terme et être constamment à l’écoute de l’autre, gérer les bons et les mauvais moments. Surtout, le test final, c’est d’être capable de se détendre autour d’un verre et rigoler après une journée stressante! Dans mon cas, on peut dire que j’ai vécu trois mariages: le premier, d’amour, avec Jessica, le second, de nouveau avec elle, mais en affaires, et le troisième avec nos associés.» S’il n’est pas facile pour le couple de se couper du travail — il gère tout de même trois restaurants ouverts tard, 6 jours par semaine — il estime que bien départager les responsabilités permet de mieux gérer la situation. Richard admet qu’il s’agit d’un exercice d’équilibre permanent: «Avant de se lancer dans une telle affaire, il faut s’assurer que l’on partage la même vision de la vie et du travail. Et surtout, qu’on est capable de vivre et de travailler ensemble 24 heures sur 24 pour les dix prochaines années…»
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«Partager un poste d’ambassadeur comporte beaucoup d’avantages»
Christine et Christoph Burgener, ambassadeurs
Nous nous serions attendus à cela de la part de la Norvège ou de la Suède, mais pas de la Suisse!»: voilà le genre de commentaire que suscite fréquemment le couple formé par les ambassadeurs Christine Schraner-Burgener et Christoph Burgener, en poste à Bangkok depuis 2007. Car ces parents de deux adolescents de 13 et 15 ans se partagent cette fonction, une situation unique au monde. Madame a pris en charge la Thaïlande et Monsieur le Laos, le Cambodge et la Birmanie. Si leurs tâches sont séparées, les Burgener partagent le même bureau, leur personnel, et leur salaire. «Nous occupons un poste en commun depuis quinze ans, témoigne Christoph Burgener. C’est l’arrivée de nos enfants qui nous a motivés et nous pensons qu’il s’agit d’une combinaison optimale pour poursuivre notre carrière. Nous avons toujours été soutenus par notre hiérarchie.» Un modèle qui, pour les ambassadeurs, ne comporte que des avantages: «Nos enfants passent autant de temps avec leur père qu’avec leur mère et n’intègrent pas le stéréotype de la femme à la maison. Nous avons certes des styles et des manières de travailler très différents, mais comme nous ne traitons aucun dossier ensemble, cela évite les discussions. Et nos collaborateurs savent exactement à qui ils doivent s’adresser pour quel problème.» Ce job-sharing diplomatique suscite l’admiration à l’étranger: «Il montre qu’il est possible de concilier une carrière diplomatique avec une vie de famille, alors que traditionnellement, les épouses sont condamnées à suivre leur conjoint partout dans le monde ou à rester seules au pays.» Quant à la séparation entre sa vie privée et professionnelle, le couple affirme ne rencontrer aucun problème: «Les enfants nous interdisent de parler de travail à la maison.» Pour Christoph Burgener, le plus gros défi dans cette aventure consiste à ce que le père et la mère tiennent leurs promesses de s’occuper équitablement du ménage et des enfants. «En ce qui me concerne, c’est le premier de ces deux postes qui m’a coûté le plus d’efforts…»
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Une version de cet article est parue dans PME Magazine.