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Le nouvel âge d’or des revues

large021211.jpgMuze, XXI, Usbek & Rica, Dorade, Ithaque, Else ou encore Hémisphères et Strates. Les titres des revues qui s’affirment dans le monde francophone présentent une résonnance quelque peu ésotérique aux oreilles des non-initiés. Qui s’y aventure découvre un formidable pied-de-nez aux journaux gratuits, à l’information prémâchée et aux fast news. S’adressant à des lecteurs exigeants et plus curieux que la moyenne, les revues misant sur la photographie, des textes denses et une esthétique soignée ne sont pas mortes — loin de là.

Alors que l’ère digitale semblait les vouer aux placards de la glorieuse histoire de la presse, ces objets épais et coûteux trônent à nouveau sur les tables basses des salons urbains et les présentoirs des librairies. Et s’enorgueillissent de réinventer à chaque nouveau numéro des moyens intelligents et inattendus d’informer: bandes dessinées d’immersion, séries de photographies sans titres, déclinaison visuelle d’un thème ou encore articles outrageusement longs. Le lecteur fournit ici réellement la moitié du travail…

En France, la revue XXI a rouvert cette voie il y a un peu plus de trois ans, en inaugurant le «mook», à mi-chemin entre le magazine et le livre. Un terme qui définit parfaitement le positionnement éditorial de la revue: plus fouillée qu’un hebdomadaire, plus illustrée qu’un roman. Le succès d’édition de XXI, qui tire à 50’000 exemplaires par trimestre, a incité ses fondateurs à lancer une seconde revue, encore plus épaisse, entièrement dédiée aux reportages photographiques, sous le titre 6 mois. Un produit voué à être précieusement conservé dans sa bibliothèque — autre trait distinctif par rapport à l’hebdomadaire recyclable.

Mais c’est outre-Atlantique qu’a été initiée la renaissance d’un genre, celui du journalisme narratif, à la subjectivité assumée. La première vague, dont le représentant le plus illustre reste Hunter S. Thompson, journaliste «gonzo» auteur de «Las Vegas Parano», s’était formée dans le creux des années 1960, en réaction à l’approche anglo-saxonne presque «clinique» du journalisme, sacralisant la collecte de faits objectifs comme base du métier.

«Dans les années 2000, le «new journalism» s’est à nouveau propagé aux Etats-Unis sous la forme d’enquêtes d’immersion et d’un mélange d’approches, comme la BD d’information ou le webdocumentaire, explique Benoît Grevisse, membre de l’Observatoire du récit médiatique de l’Université de Louvain. Il a fallu attendre sept ans pour que le mouvement gagne l’Europe.»

Pour se distinguer parfaitement des magazines, la plupart des revues ont choisi un modèle d’affaire à contre-courant: publicité absente ou réduite à sa part congrue, afin de ne pas interférer dans la symbiose qui opère entre le lecteur et l’objet qu’il tient entre ses doigts; distribution en librairie plutôt qu’en kiosque, afin de cibler un lectorat prêt à se plonger dans des lectures exigeantes; recours, outre les ventes directes, au mécénat et à des modes de financement alternatifs.

Derrière XXI, les revues francophones restent cantonnées à des diffusions plutôt modestes: quelques dizaines de milliers d’exemplaires en France, quelques milliers en Suisse. Mais le cercle des initiés, séduits par la valeur ajoutée et l’élégance de ces décrypteurs d’avant-garde, grandit.

En terre romande aussi, le genre fleurit. Le lecteur qui privilégie l’image a le choix entre les 150 pages «arty» de la revue galante et absurde Dorade, les 300 pages haut de gamme de Novembre, le livre photo du Musée de l’Elysée intitulé Else et la revue lausannoise Strates. La revue Ithaque, avec ses enquêtes et sa BD détachable, et Hémisphères, la revue thématique des écoles spécialisées de Suisse romande, font quant à elles la part belle à la réflexion.

Ces quatre dernières ont toutes paru pour la première fois en juin 2011. Le plus dur sera maintenant de tenir l’hiver. Avec un atout: leur papier glacé ne servira certainement pas d’allume-feu dans les cheminées romandes. Tour d’horizon.

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En France

XXI

«Le temps des médias de masse est révolu.» Désireux de «faire vivre l’univers du récit en prenant le temps», les cofondateurs de la revue XXI, Laurent Beccaria et Patrick de Saint-Exupéry, apportent depuis 2008 un vent de fraîcheur bienvenu dans le paysage médiatique français. Avec ses reportages ambitieux autour de thèmes comme l’utopie, la France du milieu ou la vieillesse, la revue sans publicité dit pratiquer «l’école buissonnière de la presse», à la pointe du renouveau du journalisme narratif. L’équipe de XXI est composée d’un noyau dur d’une vingtaine de personnes. «Le rythme trimestriel force la prise de distance avec l’actualité. Nous proposons un regard, sans émettre de jugement», précise Patrick de Saint-Exupéry.

La revue aux couleurs éclatantes, qui se compare à une «hirondelle annonçant un autre printemps pour la presse», a d’ores et déjà relevé le pari du public, avec ses 50’000 tirages par trimestre. Elle a aussi redonné ses lettres de noblesse à la bande dessinée d’information engagée, en popularisant auprès du grand public francophone des maîtres du genre comme l’Américain Joe Sacco. Ce succès a conduit les fondateurs à lancer au printemps dernier la petite sœur photographique de XXI, la revue 6 mois.

Prix: 24 fr. 90
Première parution: janvier 2008
Fréquence: trimestrielle
Tirage: 50’000 exemplaires
Mode de financement: vente en librairie et par abonnement
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USBEK & RICA

Est-ce un magazine, un livre ou une BD? «En fait, c’est tout ça à la fois», répondent les responsables de cette publication à l’esthétique de comics et aux angles inédits de 200 pages, qui revendique une écriture «métisse» entre journalisme, recherche et création littéraire. Chaque numéro de cette revue parfois décrite comme l’«enfant rebelle» de XXI se découpe en deux parties: une photographie du présent et une réflexion prospective sur l’avenir de l’homme. D’où le choix d’Usbek et Rica comme porte-drapeaux: les protagonistes des Lettres persanes de Montesquieu sont recyclés en voyageurs illustrés du futur, parachutés dans notre monde pour y porter un regard irrévérencieux et poétique. Un projet intimement lié au parcours du jeune fondateur, Jérôme Ruskin: «Après des études en sociologie à l’EHESS (Paris), j’ai eu la volonté de montrer l’utilité de travailler sur le futur, car personne ne s’y intéresse vraiment dans la presse.» L’objectif à terme est de former une communauté autour d’Usbek & Rica et de décliner son contenu sur d’autres supports comme l’iPad ou la BD.

Prix: 29 fr. 90
Première parution: juin 2010
Fréquence: trimestrielle
Tirage: 40’000 exemplaires
Mode de financement: vente en librairie et par abonnement
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MUZE

A l’origine mensuel féminin classique destiné aux 15-25 ans, Muze a opéré un changement radical de format et de contenu en juin 2010 afin d’élargir son public. Désormais trimestrielle, la revue culturelle féminine décline sur 176 pages cinq grands dossiers (littérature, cinéma, mode) dans chacune de ses éditions. «Nous cherchons à traiter nos sujets via des formes d’expression variées, que ce soit la littérature, les arts plastiques ou la photographie», explique Stéphanie Janicot, responsable de la publication et écrivain. La revue ouvre même ses colonnes à ses lecteurs, dont les essais et les nouvelles sélectionnés par la rédaction apparaissent en fin de numéro.

Prix: 19 fr. 90
Première parution: juin 2010
Fréquence: trimestrielle
Tirage: 12’000 exemplaires
Mode de financement: vente en librairie
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En Suisse

NOVEMBRE

L’objet est volumineux: 300 pages de sombre beauté, à l’image de l’intitulé automnal de la publication. A l’intérieur, des textes en trois langues (français, allemand, anglais) et des séries de photos consacrées à la mode et à la culture. Le magazine est le fruit de l’association des éditeurs du magazine Sang Bleu, Maxime Buechi et Jeanne-Salomé Rochat, de la graphiste Florence Tétier et du photographe Florian Joye. Leur but: pallier l’absence d’un magazine à la fois haut de gamme et arty dans le paysage médiatique suisse. «Nous avons voulu créer ce que nous cherchions en vain ici, explique Florence Tétier. Un de nos modèles est le magazine allemand 032c». Une petite sœur de Dorade? «Non, nous nous voulons complémentaires. Nous n’avons pas de positionnement littéraire, ne sommes pas critiques et voulons avant tout promouvoir la mode. Nous sommes du reste amis et avons même jumelé certains de nos vernissages.»

Prix: 19 fr.
Première parution: juin 2010
Fréquence: semestrielle
Tirage: 26’000 exemplaires
Mode de financement: vente en librairie, mécénat, subventions, publicité

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HEMISPHERES

S’organisant autour de thématiques ultra-contemporaines comme l’«intelligence des réseaux» ou la «décélération», Hémisphères, la revue romande de la recherche appliquée, propose une réflexion de pointe sur les dernières convulsions de notre société. Avec son esthétique sobre, utilisant au maximum les possibilités de l’infographie, elle entend nourrir le débat d’idées en Suisse romande, en ne fermant aucune porte. Contrairement aux autres revues, Hémisphères a adopté un format à mi-chemin entre le livre de poche et le magazine, en phase avec son ambition d’attirer non seulement les jeunes chercheurs, mais aussi le grand public. S’appuyant sur le dense réseau de la Haute Ecole Spécialisée HES-SO, la revue distribuée en librairie trouve naturellement sa place dans les meilleures bibliothèques romandes. Elle est réalisée par LargeNetwork, éditeur de Largeur.com.

Prix: 9 fr.
Première parution: juin 2011
Fréquence: semestrielle
Tirage: 15’000 exemplaires
Mode de financement: HES-SO, vente en librairie et par abonnement
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DORADE

«Dorade est une revue artistique où les sirènes avouent qu’elles sentent mauvais. Elle est un spectacle et un manifeste.» Dès les premières lignes du numéro originel, le ton – critique et décalé – est donné. La revue est née de l’envie du journaliste Sylvain Menétrey et du photographe Philippe Jarrigeon de transmettre leur goût pour la photographie, la mode et l’art, en se libérant des standards de la presse traditionnelle. «Nous souhaitions réactiver, sur le mode absurde, une forme de revue de création propre aux années 1920 et 1930, comme le Minotaure», explique Sylvain Menétrey. Chaque numéro thématique se compose d’interviews, d’essais, de portfolios d’artistes et de séries de photos lancées pour l’occasion. «Contrairement aux magazines, nous mettons en avant les œuvres, mais évitons de statufier les créateurs, ou alors sur le mode ironique.» Avec sa mise en page audacieuse et sa typographie vintage, la revue s’apparente du reste plus à un projet artistique et à une exposition au format papier qu’à un simple vecteur d’information. Ses lecteurs? «Le but de Dorade n’est pas de s’adresser à tout le monde, mais à un public qui possède une certaine culture visuelle et surtout le sens de l’humour (noir).»

Prix: 20 fr.
Première parution: novembre 2009
Fréquence: semestrielle
Tirage: 10’000 exemplaires
Mode de financement: vente en librairie, mécénat, publicité, subventions
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ITHAQUE

Proposant de «distiller de la lenteur dans la pratique du journalisme» et de «ralentir le rythme de la course effrénée aux news», la revue trimestrielle romande Ithaque redonne du temps et de la longueur à l’enquête et au reportage. Sans oublier le dessin: chaque numéro comporte un «récit graphique». Fondée par un petit groupe de trentenaires, éditée à Romainmôtier, pensée à Lausanne et imprimée à Yverdon, la revue est distribuée en librairie et publie les carnets d’enquête des articles sur son blog. «La plupart de nos journalistes s’étant formé par la pratique du blog, nous avons voulu transmettre sur papier les compétences et dispositifs acquis sur internet» note Guillaume Henchoz, rédacteur en chef. Dans son premier éditorial, la rédaction se définit comme «2.0»: «Les gens se sentent parfois décontenancés face à la liberté de ton que nous essayons de développer. Nous avons simplement créé le journal que nous avions envie de lire.» Le collectif, dont les contributeurs sont tous bénévoles, s’est donné deux ans et huit numéros pour juger de sa viabilité.

Prix: 9 fr.
Première parution: juin 2011
Fréquence: quatre numéros par an
Tirage: 3000 exemplaires
Mode de financement : vente par abonnement et en librairie

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ELSE

Le magazine visuel grand format du Musée de l’Elysée lausannois a vu sa notoriété grandir rapidement depuis son lancement au printemps dernier. Outre en Suisse, on le trouve désormais dans les meilleures librairies d’art des Etats-Unis, du Canada, d’Australie et du Japon. Les 96 pages de ce «livre photo» semestriel s’adressent en priorité aux passionnés et aux professionnels de l’image. «L’angle du magazine est celui des approches obsessionnelles de la photographie», précise Sam Stourdzé, rédacteur en chef et directeur du Musée de l’Elysée. Au sommaire du premier numéro, la série de Franck Schramm sur les reporters du 11 septembre illustre cette trame des obsessions. « Nous essayons toujours de publier des séries inédites. Les textes, écrits en français et en anglais, doivent être brefs et viennent introduire ou appuyer les portfolios.»

Prix: 14 fr.
Première parution: juin 2011
Fréquence: biannuelle
Tirage: 7500 exemplaires
Mode de financement: ventes au musée, en librairie et en kiosque
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STRATES

Gros plans, photos d’immersion, reportages «sur le front»: la revue Strates, dernier né de l’agence photo éponyme basée à Lausanne, expose les travaux des membres du collectif ainsi que de photographes indépendants. Tous sont guidés par la même idée: «Ouvrir le champ des possibles de la photographie, tout en prenant le temps de bien traiter les arguments abordés», explique Pierre-Antoine Grisoni, directeur de l’agence. Pas étonnant dès lors que le fil conducteur du premier numéro soit précisément le «temps», abordé avec un bel équilibre entre textes et images. Si la poursuite de la publication de Strates dépend de la rentabilité de ce premier numéro, diffusé à une échelle confidentielle, l’objet séduit. «Nous voulons proposer plus qu’un simple magazine qu’on jette à la poubelle. Strates est un magazine-objet, qui fonctionne par cycles et dont on attend le prochain numéro.»

Prix: 26 fr.
Première parution: juin 2011
Fréquence: «cyclique»
Tirage: 500 exemplaires
Mode de financement: vente en librairie, par abonnement et dans certains musées
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Article écrit avec la collaboration de Sylvain Menétrey et Sophie Lebel