Vaclav Havel en personne verrait bien Madeleine Albright lui succéder à la fonction suprême. Née dans une bourgade de Bohême en 1937, l’actuelle ministre des affaires étrangères américaine pourrait parfaitement accéder à la présidence tchèque.
Le prochain chef d’Etat de la République Tchèque sera-t-il l’ex-ministre des affaires étrangères des Etats-Unis d’Amérique? L’invraisemblable scénario s’est précisé cette semaine à l’occasion d’une visite effectuée par la Secrétaire d’Etat américaine chez Václav Havel.
Madeleine Albright se rendait à Prague et Brno pour la célébration du 150e anniversaire de la naissance de Tomas Garrigue Masaryk, premier président de la Tchécoslovaquie et figure tutélaire de la nation tchèque. Ce passage sur sa terre natale coïncidait également avec le premier anniversaire de l’entrée de la République Tchèque dans l’OTAN.
Václav Havel, dont le mandat présidentiel s’achève en principe en janvier 2003, en a profité pour relancer la grande idée qui l’occupe depuis quelques années, depuis que sa maladie (un cancer des poumons) diminue considérablement son champ d’action.
Au-delà des interrogations posées par sa santé précaire, et sur ses chances de parvenir au terme de son mandat, l’occupant du Château de Prague, en fin tacticien de la chose politique, est en train de monter une opération unique dans l’histoire de la diplomatie mondiale.
Les ballons d’essai lancés en direction de Madeleine Albright ne sont sans doute pas aussi farfelus qu’il y paraît. La Secrétaire d’Etat a beau répéter que la fonction ne l’intéresse pas, que peut-elle faire d’autre? Il lui reste une dizaine de mois à effectuer au Département d’Etat, jusqu’au terme de la seconde administration Clinton. Or il serait particulièrement délicat, pour ne pas dire traumatisant, que la femme politique la plus puissante au monde reconnaisse aujourd’hui qu’elle se verrait bien succéder prochainement à Václav Havel.
Le projet germe depuis plusieurs années dans le cerveau bien fait du président tchèque. Havel ne cesse, depuis son arrivée au Château de Hradcany le 31 décembre 1989, de regretter le manque d’envergure des politiciens de son pays et de se lamenter sur le désespérant «provincialisme» de ses compatriotes. Par ailleurs, il souhaite sans doute éviter l’accession à la fonction suprême de son ennemi juré Vaclav Klaus, ancien premier ministre ultralibéral et actuel président de la chambre des députés.
Il faut, pense Havel, une personnalité de stature internationale pour rehausser le prestige de la nation, pour la désenclaver, lui «ouvrir les portes». Aussi bien celles des investisseurs étrangers que des cénacles diplomatiques. Alors pourquoi pas Madeleine Albright?
La Secrétaire d’Etat aurait toutes ses chances, dans la mesure où le président tchèque n’est pas élu au suffrage universel, mais par les deux chambres du Parlement.
Dans tous les cas, «cela apporterait un esprit international neuf dans notre environnement politique quelque peu bourbeux», a dit Havel mercredi à la télévision tchèque. Ces propos, soigneusement préparés, ont été prononcés dans la ville hautement symbolique de Hodonin, lieu de naissance de Tomas Garrigue Masaryk.
Si Madeleine Albright devait devenir présidente de la République tchèque, elle deviendrait Madeleine Albrightová, comme le veut l’usage de la langue tchèque, qui ajoute sans aucune exception la désinence «-ová» à tous les patronymes féminins. La boucle d’une vie mouvementée serait ainsi bouclée.
L’existence de Madeleine Albright est un véritable condensé d’histoire européenne. Née Marie Jana Korbelová dans un village de Bohême en 1937, elle quitta par deux fois la Tchécoslovaquie avec sa famille juive. La première devant l’avancée des troupes nazies en 1939. La seconde en 1948 après le «Coup de Prague», la prise du pouvoir par les communistes de Klement Gottwald.
Entre ces deux départs, elle a également suivi son père à Belgrade, où il fut, un temps, ambassadeur de la Tchécoslovaquie. Dans la capitale serbe, elle a appris le serbo-croate, qu’elle maîtrise toujours couramment – ce qui explique son implication très personnelle ces dernières années dans le dossier yougoslave.
Depuis 1948, Madeleine Albright est américaine. Professeur à Georgetown, elle est devenue ambassadeur des Etats-Unis auprès de l’ONU durant la première administration Clinton, avant de décrocher le Département d’Etat.
Tout en se déclarant «flattée» que l’on puisse penser à elle pour cette fonction, Madeleine Albright a affirmé cette semaine à Prague qu’elle «n’était pas et ne serait candidate». Et si les Tchèques insistent?
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Pierre Novacek, journaliste, avait suivi la visite de Madeleine Albright en République Tchèque au printemps 1997. Elle avait évoqué ses «racines européennes» dans un tchèque parfait, quoique légèrement suranné.
