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Jusqu’à 2024, le gigantesque jeu de rôle de Poutine

Dans son malheur, la Russie n’en finit pas avec les dictatures. Après celles du tsar et du Politburo, voici que Poutine fusionne en sa personne pouvoir politique et policier.

C’est un mini coup d’Etat que le sommet de l’Etat russe a connu le samedi 24 septembre dernier. Réunis en congrès, les cadres du parti dominant furent invités à applaudir dans la joie la proclamation par le premier ministre Vladimir Poutine de sa volonté de reprendre la présidence de la Russie, et la renonciation forcément souriante du président sortant Dimitri Medvedev à conserver sa charge.

Les délégués saluèrent aussi par des vivats l’annonce qu’après les élections à venir, le premier ministre du président Poutine serait… Dimitri Medvedev!

Que voilà une démocratie vivace, exemplaire et rayonnante! Elle nous rappelle les prouesses constitutionnellement démocratiques de l’ancienne Union soviétique qui, prétendait-elle, était dotée de la plus belle constitution du monde. Une constitution si belle, si parfaite qu’il n’était pas nécessaire de l’appliquer tant elle garantissait le bonheur des citoyens, y compris des quelques dizaines de millions de malheureux expédiés dans des camps lointains et septentrionaux pour se racheter des intolérables peccadilles à l’encontre de l’avenir radieux.

On le sait depuis décembre 1999, quand le clan Eltsine le désigna pour prendre la tête de l’Etat issu des décombres de la défunte Union soviétique: Vladimir Poutine a été formé dans les académies de la police politique, le fameux KGB, où il atteignit le grade de lieutenant-colonel.

On sait depuis son entrée en fonction qu’en bon policier, il s’est contenté de se maintenir au pouvoir — avec, pour lui-même et ses amis, les avantages afférents à une telle position dans un pays vaste et riche. On n’ignore pas non plus que, faute d’un programme politique et économique réfléchi et conséquent, la Russie est gérée au jour le jour par de curieuses délégations à des chefs de consortiums, à des président de régions, à des maires de grandes villes, à une armée de commissaires de police, à une multitude de juges ayant tous comme dénominateur commun le fait d’être corrompus jusqu’à la moelle.

Cette république russe new look reproduit en somme le mirage qui fut celui de l’URSS: elle a de superbes lois, mais ces lois, comme en témoigne le sort de l’oligarque Mikhail Khodorkovsky envoyé en prison pour l’exemple, ne sont pas appliquées. La Russie se retrouve donc dans un cas de figure tout à fait inédit dans son histoire, celui d’une république Potemkine, une république décorative cachant la vérité et la réalité d’une dictature policière éliminant physiquement ses opposants.

Elle diffère de l’ancienne dictature communiste en ce qu’elle dispose de poches de libertés beaucoup plus vastes. Il est possible, dans la république poutinienne, de s’enrichir et d’investir sa fortune, il est possible de se cultiver et de créer librement, il est possible, à condition d’en avoir les moyens, de quitter le pays et d’y rentrer comme le constatent les commerçants et hôteliers suisses. Mais tout cela se fait sous le contrôle strict d’une police qui intervient sans pitié dès que la «verticale du pouvoir» se sent mise en danger.

Le décor étant planté et vaguement entretenu (telle la comédie de Poutine respectant la constitution en plaçant une potiche à la présidence tout en gardant le pouvoir par devers lui), les Russes sont contraints de jouer, à une échelle gigantesque, un jeu de rôle. La parodie républicaine.

Cette parodie à des origines historiques. Elle remonte aux théories d’un fils de l’aristocratie, le colonel Pavel Ivanovich Pestel (1793-1826), un révolutionnaire exécuté pour sa participation au mouvement décembriste.

Ce mouvement de révolte contre l’autocratie tsariste ébranla en 1825 les bases de l’Etat russe et fut sauvagement réprimé. En prise sur son époque, Pestel s’était inspiré des deux modèles démocratiques alors dominant, la démocratie américaine et la révolution française, pour tracer les contours d’une Russie républicaine.

De la révolution française, il conserva les tendances unitaires et centralisatrices en souhaitant une démocratie non intégrative où les Russes authentiques seraient capables de se transformer de sujets en citoyens, à l’exclusion des juifs et des peuples caucasiens ou sibériens. Et encore, pas tous, seules les élites (d’où le cens électoral) auraient pu accéder aux vertus républicaines.

Effrayé par l’immensité de la Russie et la multitude de ses habitants, Pestel développe aussi dans son ouvrage «Rousskaïa Pravda» («La vérité russe») une théorie de la police politique à laquelle certains auteurs attribuent la naissance, dans la dernière moitié du XIXe siècle, de l’Okhrana, ancêtre de la Tcheka, du Guépéou, puis du KGB.

Cette police qui fut toujours un Etat dans l’Etat a aidé le tsar puis le secrétaire général du parti communiste à maintenir le pays dans un semblant d’ordre, mais surtout dans la terreur. L’expérience menée depuis onze ans par Vladimir Poutine innove fondamentalement en ce qu’elle a achevé la fusion entre la direction politique et la direction policière.

La boucle de ce qu’Hélène Carrère d’Encausse appelait il y a vingt ans le malheur russe se referme aujourd’hui sur les hauts faits d’un dictateur qui, quoiqu’on ait pu lire à son propos ici ou là, n’a jamais aspiré à être un réformateur. Maintenir le statu quo en évitant soubresauts violents, révoltes ou révolutions lui suffit. Monsieur Poutine n’est ni rêveur ni poète. Il est juste un policier candidat à l’exercice du pouvoir dans un des grands pays de la planète jusqu’en 2024.
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Gérard Delaloye a créé depuis peu un blog à l’enseigne du Carrefour est-ouest où il confronte ses expériences suisses et roumaines.