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«Le raisonnement scientifique est en perte de vitesse»

Les étudiants boudent les sciences dures. Une situation qui inquiète autant les universités que le monde politique. Le point avec le professeur Jean-Luc Dorier, qui participe à un projet européen sur le sujet.

large050111.jpgLes jeunes s’intéressent de moins en moins aux branches scientifiques, en particulier à la physique et aux mathématiques. Confirmée par des enquêtes internationales, cette désaffection a poussé l’Union européenne à financer de nombreux projets de recherche pour mieux comprendre le phénomène. Jean-Luc Dorier, professeur de didactique en mathématiques à la Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation de l’Université de Genève, participe à un projet européen qui vise à promouvoir l’enseignement des mathématiques et des sciences.

Pourquoi les jeunes se désintéressent-ils de la science?

C’est une question complexe, à laquelle il n’existe pas qu’une seule réponse. Premièrement, les jeunes ne se désintéressent pas de toutes les branches scientifiques: les facultés de biologie rencontrent encore du succès. C’est surtout du côté des sciences dures, comme les mathématiques ou la physique, que la situation est devenue critique. L’une des causes du désintérêt des jeunes se trouve dans le manque d’attractivité de l’enseignement, abstrait et coupé des réalités. De plus, les mathématiques sont perçues comme une discipline utilisée pour sélectionner les élèves. Une autre raison se situe dans la disparition des mathématiques de nos pratiques quotidiennes. Plus besoin de savoir faire une règle de trois à l’épicerie: n’importe quel téléphone mobile est une calculette à portée de main. En soi, ce fait n’est pas déplorable, mais il amène un paradoxe: nos sociétés n’ont jamais été aussi dépendantes des technologies qui encapsulent des mathématiques complexes, alors que justement, ces mathématiques n’ont jamais été aussi invisibles.

La mauvaise image de la science joue-t-elle un rôle?

En effet, les scientifiques ont eu tendance à s’enfermer dans une tour d’ivoire et ils en paient peut-être le prix. Mais depuis quelques années, de gros efforts de communication ont été entrepris et la situation a évolué. Il faut prendre en compte le contexte historique récent pour comprendre le changement d’image de la science: les générations nées après la guerre ont baigné dans le positivisme, vu le premier homme marcher sur la lune et les progrès technologiques améliorer leur quotidien. Nés avec ces technologies, les jeunes d’aujourd’hui les considèrent comme un acquis. Ils ont grandi avec les débats sur l’écologie, les OGM, le pétrole, le nucléaire ou le sida. Beaucoup ont l’impression que la science n’est plus un facteur de progrès social, tant elle est manipulée par le pouvoir économique. Comment imaginer aujourd’hui que l’on pourra faire une découverte d’envergure, alors qu’on a l’impression que tout a été inventé?

Pourquoi les sciences n’attirent-elles toujours pas les filles?

En tout cas, pas parce qu’elles y réussissent moins: les études montrent que les filles obtiennent au moins d’aussi bons résultats que les garçons en mathématiques et en sciences. Elles s’y intéressent tout autant qu’eux, du moins au départ. Un problème provient du genre masculin attribué par la société aux professions scientifiques. Du coup, s’engager dans ces professions pose souvent un problème d’identité aux femmes, conscient ou inconscient.

Les salaires des métiers scientifiques sont-ils à la hauteur des études?

Les conditions salariales se sont dégradées ou, plutôt, ne se sont pas adaptées avec le temps. Les bas salaires et les contrats à durée déterminée sont légion. Il est d’autant plus crucial de rééquilibrer les salaires de ces professions par rapport au marché que l’argent représente un objectif de plus en plus important pour les jeunes. C’est le reflet de la matérialisation de nos sociétés, de même que du durcissement de la situation économique.
Jusque dans les années 1980, les professions scientifiques étaient synonymes d’ascension sociale. Contrairement à des professions comme médecin ou avocat, de nombreux scientifiques viennent de milieux modestes. Les sciences restent des disciplines scolaires plus démocratiques, où la réussite se voit moins influencée par le milieu social.

Qui s’inquiète de cette désaffection?

Le fait que les jeunes se dirigent majoritairement vers des études d’économie ou de sociologie plutôt que vers les sciences est déjà inquiétant. Pourrons-nous maintenir notre niveau technologique lorsque nous manquerons de mathématiciens et de physiciens? Ils ne sont pas nombreux, mais leur importance s’avère capitale pour le fonctionnement de nos sociétés. L’absence totale de chercheurs en mathématiques et en physique serait catastrophique pour tous les secteurs à moyen terme.
Un autre phénomène qui m’inquiète est celui de la perte de viabilité du raisonnement scientifique chez les jeunes. Ils grandissent au milieu des téléphones portables, d’internet, des jeux vidéo et d’un flux constant d’informations. Cela développe chez eux des capacités d’adaptabilité et de gestion des flux, mais c’est au détriment d’autres compétences. Ils ont de la peine à persévérer, à accepter de ne pas avoir une réponse immédiate, à devoir construire un cheminement plus complexe vers la vérité. Cela représente un énorme enjeu pour l’école.

Comment revaloriser les sciences auprès des jeunes?

En plus d’améliorer les salaires et l’image, il faut mettre l’accent sur l’enseignement des mathématiques et des sciences dès le primaire. Les maîtres détiennent la clé de l’intérêt scientifique des enfants. Mais ce sont des généralistes qui souvent n’aiment pas les mathématiques et les sciences.
Il faut leur en redonner le goût et leur montrer qu’ils peuvent accrocher leurs élèves. Il faut valoriser une approche plus ouverte des mathématiques et des sciences à tous les degrés. Agir sur l’enseignement reste l’unique moyen pour que les jeunes redécouvrent le plaisir jubilatoire qu’il y a à résoudre un problème scientifique.
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Une version de cet article est parue dans le magazine Reflex.