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Ciel! Les maîtres du monde expriment leurs inquiétudes

Le forum de Davos a provoqué une telle effervescence médiatique que l’on a l’impression d’avoir tout entendu. Or je viens de retrouver une information du plus haut intérêt publiée en entrefilet par Le Monde à la fin janvier. Je crois qu’il vaut la peine de s’y arrêter un instant.

Lors de la première séance du Forum économique mondial, les 1500 participants ont été priés de classer par ordre d’importance une dizaine de sujets estimés être «les préoccupations pour le siècle à venir».

Le changement climatique est sorti largement en tête avec 20,3% des suffrages. N’est-il pas touchant de voir soudain nos capitaines d’industrie se soucier de l’environnement? Ce sont eux qui bousillent la planète à toute allure en polluant les rivières, les mers et les océans, en déboisant à tour de tronçonneuses des forêts immenses sur tous les continents, en aidant la température à grimper grâce à l’effet de serre.

Ce sont eux qui abominent les scientifiques et les écologistes qui, depuis des décennies, plaident pour un respect minimum de l’environnement. Et maintenant qu’un point de non retour est atteint, ils sont saisis par la sourde angoisse du propriétaire qui craint de voir son gazon jaunir dès le lundi de Pâques plutôt qu’après la Toussaint.

Après le climat, la deuxième préoccupation de ces capitaines est, à 15,7%, la disparition de la morale traditionnelle. Tiens! Ils commencent à avoir peur de récolter ce qu’ils pensaient semer en toute impunité: la corruption, les faillites frauduleuses, l’évasion fiscale, le blanchiment d’argent sale, bref la victoire des systèmes mafieux et du crime organisé.

Mais le naturel ne saurait disparaître aussi rapidement: en troisième position, les maîtres du monde sont préoccupés (à 15,3%) par l’inefficacité du système international. En clair, ils estiment que les gouvernements leur mettent encore trop de bâtons dans les roues, que la mondialisation est freinée par les barrières étatiques.

Ce n’est qu’en sixième position, avec seulement 8,9% des voix, qu’ils se soucient des effets négatifs de la globalisation, soit, pour le dire crûment, de la paupérisation absolue et galopante des trois quarts de la planète et de la disparition des cultures authentiques.

Pendant ce temps la valse des fusions se poursuit à un rythme toujours plus frénétique. Hommes d’affaires, banquiers et autres grands «entrepreneurs», comme ils aiment à se faire appeler, n’ont jamais brillé par leurs connaissances historiques. Mais tout de même, à leur place je m’inquiéterais.

A la fin du siècle dernier, après les conférences de Berlin de 1885 qui partagèrent le monde en zones d’influences bien délimitées (les colonies), le capitalisme affairiste et triomphant connut une période de développement absolument fantastique. L’appétit aiguisé par leurs conquêtes, les maîtres de cette époque en vinrent à estimer que la concurrence limitait singulièrement leurs pouvoirs et leurs profits, comme aujourd’hui.

Ce fut l’époque où les cartels et les «Konzern» de sinistre mémoire gouvernaient la planète. Car, en réalité, la logique de ce libéralisme-là, le même que celui qui a repris pied depuis dix ans, ne supporte ni la liberté, ni la concurrence. Il est totalitaire par essence.

A l’époque, ce totalitarisme pseudo libéral trouvait sain de s’acoquiner politiquement avec le pire des nationalisme pour cacher son caractère transnational et pour dissimuler son refus de toute valeur morale autre que celle du profit maximum. Il conduisit tout droit à la première guerre mondiale et aux grands massacres du XXe siècle.

A cette époque-là, un homme né sur les bords de la Volga, et dont le frère aîné avait été pendu pour avoir osé s’opposer au tsar, traînait dans les bibliothèques de Genève, Lausanne et Zurich pour tenter de comprendre ce qui se passait. Il s’appelait Oulianov, Lénine pour ses camarades.

Politiquement sa révolution n’a pas été une réussite, mais je crois me souvenir que certaines de ses analyses ne manquaient pas de souffle. J’ai dans mon grenier quelques-uns de ses bouquins qui prennent la poussière depuis une bonne trentaine d’années.

Je crois qu’un de ces jours, je vais devoir les en descendre pour me rafraîchir la mémoire et essayer de cerner un peu mieux ce qui nous arrive. Car il est étonnant, en ces années où l’histoire est rabâchée sur tous les tons, de voir que celle du capitalisme est occultée, comme si elle n’était pas montrable.