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Noëlle Revaz et Daniel de Roulet nous parlent d’amour

large061109.jpgDouce Noëlle Revaz! Après l’étonnant choc rural et langagier de son premier roman «Rapport aux bêtes» (Gallimard, 2002), voici qu’elle nous entraîne dans un univers amoureux ouaté de rêves et de fantasmagories, décrit à petites touches en un style pur et sobre. Au bout de quelques pages, bercé par le rythme, j’ai eu l’impression de revivre une scène de lecture vécue autrefois.

Cette solitude soudain fouette ma mémoire: cette prose, l’atmosphère qu’elle dégage ne renvoient-elles pas au «Moderato cantabile» de Marguerite Duras savouré il y a des années sur une terrasse lausannoise forcément ensoleillée? À aucun moment par la suite le roman de Noëlle Revaz n’infirmera cette première impression, cette sororité littéraire avec la grande Duras.

Car l’amour et les amants (pas vraiment le sexe comme on dit aujourd’hui) sont au cœur du récit. Efina, jeune
femme passe partout dont on ne sait pas grand-chose sinon qu’elle aime les hommes, les chiens et le théâtre, éprouve un amour sans borne pour un acteur passe partout lui aussi, juste désigné par une initiale, T. Le voir sur scène rappelle à Efina qu’elle a déjà entendu parler de lui. Qu’il lui a même écrit une lettre. Mais:

Transportée par le jeu de l’acteur, elle lui écrit à son tour une lettre dans laquelle elle lui dit son émoi. Mais ne l’envoie pas. Le roman est d’un genre aujourd’hui quasi disparu, il est, disons, semi-épistolaire. Les protagonistes ont la plume alerte et facile. Nourricière même, tant elle les soutient, les fait vivre.

Au fil des pages, la Femme, l’Homme et l’Amour prennent une consistance extraordinaire, une consistance suggérée de très loin par des notations simples, banales, ordinaires. Deux existences soudées par le secret commun de leur amour mènent des vies stéréotypées, vaquant à leurs occupations, se mariant et se démariant, souffrant, déprimant, jouissant, se réjouissant, vieillissant et rajeunissant dans un entrelacs de rencontres parfois réussies, souvent ratées. Tout en s’écrivant sans cesse. La passion ne s’absente pas malgré les innombrables ruptures, malgré le temps qui passe:

Avec «Efina» Noëlle Revaz a franchi avec éclat, et une belle élégance dans le style, le cap du second roman, cap toujours craint par les écrivains surtout après des débuts flamboyants. Daniel de Roulet, son collègue en écriture, ne connaît plus ces appréhensions. Auteur d’une douzaine d’ouvrages entre romans et essais, il anime aussi avec Noëlle Revaz et Antoine Jaccoud (scénariste et auteur de théâtre) un curieux groupe de joyeux écrivains improvisateurs: Bern ist überall (Berne est partout), disant des textes sur fond musical. En voici le manifeste, en langue originale :

MANIFEST
Unsere Sprache ist ÜBERALL.
Wir sprechen ÜBERALL. Wir schreiben ÜBERALL.
ÜBERALL ist unsere Sprache, die uns nicht gehört.
Alle Sprachen sind Fremdsprachen.
ÜBERALL wird hier und heute gesprochen.
Hier und heute werden viele Sprachen gesprochen.
Sprachen schliessen sich nicht aus.
In unseren Köpfen ist Platz für viele Sprachen.
ÜBERALL hat Rhythmus, Klang und Farbe.
Sprachen entfalten sich im Mund.
Es gibt keine hohen und niederen Sprachen.
Jede Sprache ist eine Brücke in die Welt.

Vous l’aurez compris, le groupe est (pour le moment?) à dominante alémanique, les soirées littéraires étant surtout pratiquées outre Sarine.

Avec «Le silence des abeilles» Daniel de Roulet poursuit la vaste fresque de la planète mondialisée qu’il a commencée il y a une quinzaine d’années avec «La Ligne bleue» (Seuil) et qui compte déjà une bonne demi-douzaine de titres. Ce nouveau roman est l’histoire d’un jeune homme plutôt antipathique qui, enfant de soixante-huitards à la paternité évanescente, réagit de manière classique en prenant le contre-pied de leur engagement.

Après une prime enfance alémanique, il est élevé par sa grand-mère dans un village vaudois. Sans vocation particulière à la fin de son adolescence, il s’inscrit, tout en remâchant des idées nazies et racistes, aux Beaux-Arts dont il suit les cours avec nonchalance et dont il fuira les examens. En 2003, gazé à la gare Landquart avec les quelques milliers de manifestants anti Forum de Davos piégés par la police, il décide de changer d’air et s’envole pour les Etats-Unis.

Une rencontre de hasard — un apiculteur ambulant juché avec des centaines de ruches sur un immense camion qui parcourt les States selon les saisons favorables au butinage — lui permet de développer un dada d’enfance, la connaissance de la vie des abeilles.

De retour en Suisse, il va s’installer comme apiculteur dans un mayen au-dessus de Davos. Cherchant à élucider le mystère de certains pesticides nuisant aux abeilles, il entre en contact avec une jeune Japonaise travaillant à Zurich. A sa grande surprise, il finit par admettre que lui le néonazi militant dans un groupe local, lui le raciste défenseur de la suprématie blanche aime une Japonaise dont tout devrait l’éloigner:

Découpés en courtes séquences, le roman entraîne le lecteur à un rythme soutenu sur les hauteurs davosiennes et dans l’intrigue amoureuse nouée entre Sid le rustre apiculteur et Valentine/Ichiyô, la délicate téléphoniste nomade, petite-fille du héros d’un roman précédent, Kamikaze Mozart. C’est elle qui, cette fois-ci, tient le fil rouge reliant les éléments de la vaste fresque que peint patiemment Daniel de Roulet. Comme les romans précédents, «Le Silence des abeilles» est ancré dans une problématique politique de première importance.

Ce coup-ci, outre la brûlante question identitaire, c’est la crise des abeilles, dénoncée de plus en plus durement par les scientifiques. Si la vie des ruches sert de toile de fond au livre, l’auteur ne manque pas de ponctuer son intrigue de références précises à l’actualité politique:

En cela, Daniel de Roulet compte parmi les rares écrivains contemporains à ne pas avoir évacué l’engagement politique de leur œuvre. Au contraire, romancier globe-trotter de la mondialité, il se fait un point d’honneur de ne pas fuir les difficultés du présent, d’enquêter en profondeur sur les scandales du siècle (du XXIe, cela va de soi!) et de les dénoncer d’une plume acérée, percutante, souvent provocante.

Noëlle Revaz, «Efina», Gallimard, 183 p.

Daniel de Roulet, «Le Silence des abeilles», Buchet-Chastel, 231 p.