La crise ronge le pays en profondeur, le gouvernement ne cesse d’accumuler les bévues, des politiciens étrangers (dont un Allemand, quelle horreur!) se moquent de nous, des banques centenaires ne savent pas si elles passeront l’année et nous, nous le peuple suisse, sommes appelés à voter dans un mois sur deux sujets d’importance: la place des médecines douces dans notre système de santé et le niveau technologique des passeports à croix blanche! Fantastique!
Quelles leçons en tirer?
La première, archiconnue, est que la démocratie directe n’est que poudre aux yeux. Rappelons qu’en quelques mois, le Conseil fédéral a distribué de sa propre initiative 68 milliards de francs à une banque centenaire qui ne sait pas aujourd’hui ce qu’elle sera demain. Que de surcroît, notre président-ministre des finances a décidé tout seul d’offrir 10 milliards de francs pour conserver un strapontin à la direction du FMI. Cela dans un pays où le moindre crédit de quelques centaines de milliers de francs soumis à référendum suscite des années de discussions.
La deuxième leçon est que ces Suisses que l’on dit si attachés à l’argent ne le sont pas. Jetteraient-ils sinon les milliards (leurs milliards! des sous gagnés à la sueur de leur front) par la fenêtre? Racine déjà disait «Point d’argent, point de Suisse».
L’illustre dramaturge se trompait et, grâce à la faveur de son mot, trompa les générations suivantes. Ce que les Suisses aiment dans l’argent, ce n’est pas l’argent lui-même, mais l’effort qu’il faut faire pour le gagner. Puis, volupté suprême, orgasme incomparable, ils se contentent de jouir de l’acte de donner. Mais ne croyez pas que ce plaisir-là leur ait été inné. Il a fallu que des intellectuels venus d’ailleurs, les Calvin, Farel, Bèze… se donnent la peine de leur ouvrir les yeux.
Troisième leçon. Tout occupé à gagner de l’argent pour le distribuer ensuite avec générosité, le Suisse est si concentré sur sa tâche qu’il n’a pas besoin d’être gouverné. Tous les quatre ans, il se contente, par députés interposés, de désigner quelques personnalités choisies en fonction d’inaptitudes intellectuelles unanimement reconnues. Ces personnalités sont garantes du calme nécessaire au labeur intense. Après avoir fait semblant de gouverner, après avoir comme Kaspar Villiger proposé de généreuses fondations qui ne fonctionneront jamais, ces personnalités peuvent, comme Kaspar Villiger, reprendre du service (à la tête d’une banque centenaire par exemple) en tant que président, fonction qui l’assure de pouvoir allégrement distribuer les millions.
Quatrième leçon. La Suisse est sans doute le seul Etat industriellement et financièrement développé (pour la culture, ça se discute) qui fonctionne sans être gouverné. Ou plus précisément qui est gouverné de l’extérieur. Pour un Etat qui fait de sa souveraineté un mythe intangible, c’est un comble!
Et pourtant ce n’est que la vérité comme en témoigne l’actualité récente. Je n’aurai pas la cruauté de revenir sur les petites phrases de nos puissants voisins, Sarkozy et Steinbrück. Mais que cela soit en politique étrangère, industrielle, commerciale, culturelle, nous ne pouvons rien décider de manière autonome ni, a fortiori, souveraine. Tout dépend de politiques décidées à l’étranger par des conférences ou organismes multilatéraux. Ce qui nous reste en propre? Le sort des médecines douces ou la nature du passeport.
Cinquième leçon. Cet Etat anarchique (au sens étymologique: sans tête) mais ordonné, fonctionne pour le plus grand plaisir de ses habitants. Chaque fois que l’occasion leur en est offerte, ils plébiscitent la passion que mettent des édiles inaptes et incompétents à ne pas gouverner le pays, conscients qu’ils sont que les Etats voisins sont beaucoup plus qualifiés pour savoir ce qui nous convient ou pas. Cela explique que la simple allusion à l’élaboration d’un programme de législature pour donner un cadre à la concordance confédérale suscite chez tout politicien une moue dégoûtée.