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Des plateformes partout

Ce printemps, des plateformes surgissent de toutes parts. Ici, elles remplacent les observatoires et les commissions, alors que là, elles rivalisent avec les stilettos.

En fin de séance, le président sonde: «Ne devrait-on pas nommer différemment notre commission? Après tout, nous constituons une plateforme.»

A une abstention près, les membres présents lui donnent raison. Pour rester à la mode, un changement d’appellation s’impose. La prochaine convocation réunira non plus les membres d’une commission créée il y a une quinzaine d’années, mais une «plateforme d’échanges».

Ouf, je participe enfin à une plateforme! J’attendais impatiemment ce moment.

Avant l’arrivée récente des plateformes, les réunions de personnes déléguées pour étudier un projet, préparer ou contrôler un travail, donner un avis, prendre des décisions, ont été désignées par bien des vocables. Dans le désordre, il y a eu des commissions, des bureaux, des comités, des groupes d’experts, des groupes de travail, des cellules ou encore des collectifs.

Les comités de pilotage et les observatoires ont été à la mode durant la décennie écoulée, avant de laisser place aux task forces et aux think tanks dont les appellations, à elles seules, en ont jeté.

Si les différentes acceptions de ces termes ne se recoupent pas exactement, elles réfèrent à des contextes et à des domaines en vogue à leur heure de gloire.

Pas étonnant dès lors qu’à l’ère de l’informatique, les plateformes viennent ravir la vedette à des référents démodés. Désignant ici un environnement, une base de travail, les plates-formes d’hier ont changé d’orthographe. En 2005, l’Office québécois de la langue française a décidé de supprimer le trait d’union et de l’écrire en un seul mot.

Les dictionnaires français commencent à suivre. On trouve uniquement «plateforme» dans le Petit Robert alors que chez Hachette, le mot est encore composé, et que Larousse laisse le choix entre les deux écritures.

Voilà bien la preuve d’un mot en pleine évolution, non seulement orthographique mais dans ses acceptions aussi. Bien que déjà nombreuses, leur liste s’allonge encore avec leur nouvelle synonymie avec «commission».

Il n’y a pas que mon président qui aspire à être tendance. En Suisse comme ailleurs, les créations de plateformes ont le vent en poupe.

En voici une petite liste: la plateforme de l’égalité des chances HES-SO, plateforme d’ONG, plateforme d’Eurocité, plateforme d’Emploi suisse, plateforme d’action sociale alimentation et activité physique, plateforme suisse des arts contemporains, plateforme culturelle pour Zurich et sa région, plateforme de lutte contre la contrefaçon, plateforme Famille-emploi, plateforme Biocarburants, plateforme interreligieuse, plateforme de coordination romande de l’animation socio-culturelle, plateforme Santé et travail, plateforme romande Genre et Dépendances, etc, etc. Les plateformes pullulent!

Si je suis «tendance» en appartenant à l’une d’entre elles, je ne le serai pas cet été avec mes chaussures. J’ai décidé de renoncer à porter la mode de la saison 2009-10, les platform shoes, précisément. Lors des défilés de ce printemps, les plateformes vertigineuses, couleurs flashy étaient les accessoires les plus remarqués.

Qu’importe, je resterai au ras des pâquerettes, il en va de mes tibias. Peut-être qu’avec des cours de platform walking (il s’en donne!), j’aurais pu éviter les chutes? Pas si sûr. Les expertes estiment que, contrairement à ce qu’on pourrait croire, il est plus difficile de marcher avec des plateformes qu’avec des stilettos. Parce qu’elles sont encore moins naturelles, dans la mesure où elles ne suivent pas la cambrure du pied.

Bravant tous les dangers, les fashionistas — devenues recessionistas avec la crise — n’hésitent pas à se balader avec de tels instruments de torture à leurs pieds. Qu’adviennent des chutes, les victimes pourront toujours créer une plateforme pour dénoncer les responsables de leurs blessures…