Depuis qu’en 1976, il a écrit quelques lignes sur le déclin soviétique, une appréciation qui s’est avérée correcte quelques années plus tard, Emmanuel Todd passe pour le phare de la pensée non unique (on aurait dit jadis: originale) en matière d’analyse politique fondée sur la démographie, l’anthropologie, la statistique, un peu d’économie, quelques miettes d’histoire.
Cela donne en général des livres agréables à lire, propres à stimuler les neurones, à développer la réflexion. Le petit dernier («Après la démocratie», Gallimard) ne fait pas exception à la règle. Comme les autres, il aborde la politique de tous les jours sous l’angle de la démographie et de l’anthropologie en alignant les statistiques sur la fertilité des femmes ou les taux d’alphabétisation.
C’est toujours intéressant. Mais on n’est pas obligé d’y croire, parce que la démarche n’est pas totalisante comme le voudraient ses prémisses scientifiques, ni politiquement convaincante parce que l’auteur, quoiqu’embrassant la planète dans ses raisonnements, a une posture franchouillarde qui nous rappelle les grands noms de la culture savante du Second Empire ou de la Troisième République. Quand la France, menton haut, pouvait se regarder dans le miroir du monde en disant: «Il est presque tout à moi».
Or cette France qui vivait princièrement sur l’échine des colonisés africains ou asiatiques n’existe plus. Ni les rentiers qui, dans la littérature d’autrefois, hantaient les bords de mer du côté de Nice, Trouville-sur-Mer ou Pont-Aven.
Emmanuel Todd a mal à la grandeur de la France. Il n’est pas le seul, mais contrairement aux autres, il s’exprime beaucoup. Dans ses livres et dans les médias. Et il n’arrive pas à se résigner. Le «moment Sarkozy», cette irruption au faîte du pouvoir de l’affairisme brut, de la trivialité en guise de culture, de l’agitation inconsistante, lui donne de l’urticaire. A nous aussi. Mais nous ne le suivrons pas quand il l’unit à Ségolène Royal pour vouer aux gémonies le couple fatal de la vacuité politique.
Pages après pages défilent toutes les calamités qui se sont abattues sur cette pauvre France au cours des dernières décennies. Depuis quand au fait? Ce n’est pas écrit noir sur blanc, mais je parie sur le début des années 1960, quand le pays avait un chef présentable, Charles de Gaulle, une monnaie étincelante, le nouveau franc, une armée dotée de la force de frappe, une politique étrangère finassant avec les Soviétiques et les Chinois et défendant le tiers monde contre la voracité américaine. Et puis, surtout, une solide répulsion envers la construction européenne.
Né en 1951, Todd est sans doute resté croché à quelques images fortes de sa jeunesse. Ce qui n’excuse pas l’erreur fondamentale de son analyse: le pays dont il parle n’a rien à voir avec celui dans lequel il vit. La France n’est plus une puissance depuis un demi-siècle. Si elle est prise dans la tourmente de la mondialisation, c’est bien parce qu’elle est incapable d’y résister. L’Amérique peut le faire en raison de ce qui lui reste de leadership, la Russie à cause de son immensité, la Chine par sa population et sa civilisation. La France d’aujourd’hui, elle, est nue comme le ver qui pendouille au bout de l’hameçon. Ballotée dans le sens du vent.
Après avoir dressé l’inventaire calamiteux de l’absence de programmes économiques à gauche comme à droite, de la baisse du niveau culturel et de l’éducation, de celle des salaires et du pouvoir d’achat, des délocalisations et du sans-gêne des super-riches, etc., Todd s’interroge sur l’avenir de la démocratie française. Elle est en danger, dit-il. On est menacé par de possibles dérives dictatoriales. Mais on peut s’en sortir à condition de faire appel à List, Friedrich List (1789-1846) , le héraut du protectionnisme.
L’idée de Todd? La France devrait convaincre l’Allemagne de renoncer au libre-échange et d’imposer avec elle le protectionnisme au continent européen. Malheureusement pour le lecteur intrigué par la luminosité de cette idée, il n’a pas le temps de la développer. L’appel à List intervient deux pages avant la fin du livre.