Les grands noms de la politique doivent rapidement s’investir à Bruxelles. Il est inadmissible que les Aznar, Schröder ou Blair fassent trois petits tours dans leurs capitales et puis s’en aillent.
Le refus du traité de Lisbonne par les électeurs irlandais, loin de couler l’Europe, pourrait au contraire l’aider à passer à la vitesse supérieure. Tout dépend de la manière dont le monde politique va s’y prendre.
Si on se contente de changer quelques virgules à un texte beaucoup trop complexe pour mobiliser les foules en demandant aux Irlandais de retourner aux urnes, la crise politique ne fera que s’approfondir. Les opposants de gauche et de droite à la cause européenne auront beau jeu à hurler au déni de démocratie, à la violation des droits populaires, à la toute puissance de bureaucrates honnis.
Nous savons maintenant par les sondages que les populations sont désorientées. Nous savons aussi que le libéralisme outrancier appliqué depuis une décennie à coups de directives autoritaires a fait de tels ravages sociaux qu’il est urgent de retrouver les chemins de la préparation, de la concertation, de l’explication. Le tollé suscité par la directive du «retour» en discussion ces jours-ci au parlement européen illustre à souhait ces carences.
Mais, dira-t-on, la démocratie parlementaire n’est-elle pas la meilleure manière de gouverner? C’est une évidence, à condition que les députés qui votent les lois soient responsables devant leurs électeurs. Vous connaissez des députés européens qui ont le souci de rendre des comptes à leurs électeurs en les rassemblant ou en les informant par le truchement des médias? Moi pas.
Parce que ces députés sont le plus souvent des seconds couteaux de la politique que leurs partis casent à Strasbourg parce qu’il faut bien y remplir les travées. A part quelques fortes têtes — Dany Cohn-Bendit, Emma Bonino — qui savent se faire entendre parce que rompues depuis des lustres au maniement des médias, personne ne se soucie d’informer.
Dans une société aussi vouée à l’information que la nôtre, nous savons que seules quelques fortes personnalités sont capables de rompre le mur de l’indifférence ou de l’attention polie: en politique, ce sont les grands ténors qui ont été capables de marquer leur passage au pouvoir.
L’Union européenne nage (et nagera encore longtemps) entre deux eaux, mi-association interétatique, mi-confédération en gestation. Le seul moyen pour la faire mûrir, pour l’amener à un statut qui approcherait celui que la Suisse a connu entre 1815 et 1848 (Etats-cantons souverains, aux liens lâches, coachés par des cantons-directeurs) est que, passez-moi l’expression, les grandes gueules de la politique européennes s’en mêlent.
A ce jour, la carrière politique d’un homme d’Etat européen s’arrête à la fin de son mandat national. Que d’énergies perdues! Il est tout de même frappant, voire même inadmissible, que des gens comme Felipe González ou son rival Jose Maria Aznar, après avoir montré leur savoir-faire politique, se retirent en leurs terres vers la cinquantaine plutôt que d’apporter leur expérience et leur notoriété au gouvernement de l’Europe.
Et Schröder, le grand Européen? Et Tony Blair, l’Européen congelé?
Si ces gens-là ne décident pas de retrousser leurs manches, de poursuivre leurs carrières en s’investissant dans la construction européenne, jamais les médias ne feront le saut de commencer par l’actualité continentale avant de passer à l’échelon national, c’est-à-dire local. Et jamais les populations ne lèveront le nez de l’horizon de leur quartier.
Pour le moment, la seule tentative d’expliquer l’Europe aux Européens est Euronews. Son travail est remarquable, mais ne saurait pallier le matraquage très nationaliste de mastodontes comme TF1 ou RAI Uno. L’inversion dans la hiérarchie des nouvelles ne se fera pas par génération spontanée.
Il faudra pour cette renaissance de solides forceps. Il est temps de les forger. Cela dit, pour en revenir au traité de Lisbonne, son échec n’a rien de mortel. Un traité, ça se traite, ça se fait et se défait. Passons donc au suivant.
