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Vacances ou cadeaux: les livres que je conseille

Des livres? J’en ai retenu trois. «Pelures d’oignon» de Günter Grass, «Kamikaze-Mozart» de Daniel de Roulet et «La symphonie du loup» de Marius Daniel Popescu.

Soit en ordre décroissant du point de vue de la notoriété, un Nobel de littérature (Grass) au sommet de sa forme et de sa carrière, un écrivain confirmé (de Roulet) dont la dizaine de romans publiés dressent une vaste fresque des enjeux politiques contemporains et un écrivain débutant (Popescu) dont la verve, le souffle épique, la puissance imaginative laissent le lecteur béat.

Pelures d’oignon

Pour ses 80 ans, Günter Grass file sur 400 pages une métaphore où pelure après pelure, il décortique l’oignon de sa mémoires et de ses souvenirs. C’est pour lui l’occasion de faire une fois de plus ce qui lui réussit à merveille depuis un demi-siècle: saisir un brin de son expérience — le brin étant ici une pelure d’oignon qu’il étire, malaxe, presse — et de lui donner chair et vie.

Le scandale provoqué par les révélations fort tardives de l’écrivain sur son engagement dans les Waffen SS en 1944 est encore dans toutes les mémoires. Curieusement, la presse n’a fait, comme Libération, qu’un service minimum sur la relation de deux jeunes SS décharnés et faméliques dans un camp de prisonniers bavarois tenus par les Américains. L’un, tête en l’air encore peu fixé sur ses intérêts, allait décrocher un Nobel de littérature, l’autre, déjà confit dans une piété rigoureuse, la tiare pontificale.

Depuis l’immense succès de son premier livre, «Le Tambour», Günter Grass n’a cessé de prouver qu’il est un des maîtres contemporains du récit. Dans son dernier livre, il tourne autour de sa jeunesse à Dantzig d’abord, lorsque la ville était encore un Etat libre inséré par la Société des Nations en pleine Pologne.

Son bombardement en septembre 1939 marqua le début de la Seconde Guerre mondiale. Grass avait alors 12 ans. Puis pendant la guerre et l’après-guerre, quand le jeune homme se fourvoie chez les SS, se retrouve prisonnier, puis, sans nouvelles de sa famille, s’efforce de survivre dans un pays dévasté par la guerre.

Le lecteur habitué à l’œuvre de Grass se dira (à juste titre) que ce sont des thèmes déjà traités de nombreuses fois. Ce qui m’apparaît neuf, c’est ce que j’appellerais la placidité de l’écriture. L’écrivain connaît sa force et sait en même temps qu’il n’a plus besoin de recourir aux artifices du métier pour se faire entendre. Le récit prend ainsi une ampleur faite de recul, de douceur et de modestie. On n’écrit pas à 80 ans comme à 30 ans. Les années ont fini par polir son style, lui donnant cette rondeur que les œnologues attribuent aux meilleurs crus.

Kamikaze Mozart

Avec «Kamikaze Mozart» de Daniel de Roulet, nous restons dans la guerre mondiale mais en changeant de genre, en passant du récit au roman. Un roman solidement étayé par des recherches historiques dans les bibliothèques suisses et américaines, des recherches que l’extraordinaire souplesse de l’Internet permet de mettre à la portée de tout le monde par un simple clic. Le sujet? La bombe atomique, sa fabrication, son utilisation, ses retombées.

L’intrigue romanesque démarre sur une note légère et amoureuse avant de tourner au drame en raison de la guerre. En séjour d’études au conservatoire de Berkeley, Fumika, une pianiste japonaise, apprend que ses parents l’ont fiancée sans lui demander son avis à un pilote dont les lettres ne débordent pas de chaleur ni d’amour.

Elle s’éprend d’un violoniste suisse. Mais avant même que leur histoire ait pris forme, ce dernier, qui est aussi un physicien de haut niveau, quitte le conservatoire pour rejoindre l’équipe d’Oppenheimer appelée à construire la bombe atomique. Lorsque les Etats-Unis entrent en guerre contre le Japon, Fumika est enfermée dans un camp de concentration, alors qu’au Japon, le fiancé s’enfonce lui aussi dans la guerre. Le titre du roman laisse deviner ce que sera sa fin…

Grand maître des entrelacs intercontinentaux, de Roulet nous promène d’un point à l’autre du globe dans un livre qui a l’apparence du roman historique mais qui nous renvoie en réalité au présent le plus brûlant. Le nucléaire, dont on sait que des conflits avec la Corée ou l’Iran aux ventes de centrales clés en main par Sarkozy, il est revenu au centre de l’actualité mondiale.

Ce faisant l’auteur renoue avec une problématique qui était au centre de «La ligne bleue», son premier grand roman. Avec «Kamikaze Mozart», ouvrage très réussi, il nous montre que depuis dix ans son œuvre vise, comme les grandes séries romanesques d’autrefois, à dresser une vaste fresque de la société dans laquelle nous nous débattons, vaille que vaille, pour le meilleur et pour le pire.

La symphonie du loup

Pour un premier roman, Marius Daniel Popescu, frappe très fort. J’avais signalé sur ce petit écran, la parution d’un volume de poèmes très libres mais fascinants écrits par ce chauffeur de trolleybus lausannois qui nous est venu de Roumanie dès la chute de Ceausescu.

Je croyais y voir un certain goût à l’emphase, à l’exagération, au passage de la réalité à l’irréalité, grâce à une imagination débridée qui n’a par ailleurs rien de singulier dans la littérature roumaine. Mais Popescu écrit en français. Son art a conquis l’une des plus prestigieuses maisons d’édition parisiennes, José Corti.

Cette «Symphonie du loup» tient à la fois du cri, de la plainte, et d’une intense jubilation. La forme en est encore juvénile, l’artifice évident, comme ce «tu» omniprésent qui ne saurait cacher le «je» fondateur du propos, l’ego brut de coffrage.

Mais quel souffle dans cette prose qui vous emporte dans un monde fraîchement révolu, la Roumanie de Ceausescu avec son cortège de vicissitudes, ses privations les plus surprenantes, les inévitables calamités! Comme l’avortement qui triomphe sur les écrans avec le film de Mungiu, et que Popescu raconte avec la même vérité (p. 260-261). Ce rappel lancinant au rythme très soutenu d’une jeunesse gueularde, combinarde et débrouillarde est entremêlé de scènes de la vie familiale lausannoise de l’auteur où interviennent ses fillettes. Le contraste est saisissant.

«La symphonie du loup» est le récit d’une jeunesse roumaine que la dictature aurait bousillée si ce jeune-là n’avait eu une vitalité, une énergie, une santé mentale à toute épreuve, soutenue par une vision profondément poétique de la vie. Avec ce qu’il faut d’ironie, d’amour et de complicité. Avec l’aisance naturelle du loup dans la montagne.
Un loup qui, venu de loin, ira loin.

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Günter Grass, «Pelures d’oignon», traduit par Claude Porcell, Seuil, Paris, 410 p.

Daniel de Roulet, «Kamikaze Mozart», Buchet-Chastel, Paris, 295 p.

Marius Daniel Popescu, «La symphonie du loup», José Corti, Paris, 400 p.