Quatre ans exactement après la Révolution des roses qui sonna le glas du régime d’Edouard Chevardnadze, la Géorgie (république caucasienne de cinq millions d’habitants) est de nouveau en ébullition. Les dizaines de milliers de manifestants descendus dans les rues de Tbilissi le 2 novembre dernier font écho à ceux qui envahirent ces mêmes rues le 4 novembre 2003. Mais les objectifs ne sont plus les mêmes.
A l’époque, il s’agissait pour la jeune génération de politiciens, formés en hâte par les fondations américaines chargées d’organiser la relève démocratique mondiale, de chasser un vieux crocodile communiste. En effet, avant d’être le brillant ministre des Affaires étrangères de Mikhaïl Gorbatchev, Chevardnadze domina pendant vingt ans la petite république géorgienne incorporée à l’URSS en tout puissant satrape kagébiste.
Il s’agissait pour Washington de prendre un avantage décisif sur Moscou dans cette région du Caucase qui est à la fois passage obligé entre l’Asie centrale et l’Europe et contre-fort stratégique entre la Russie et le Moyen Orient. L’affaire fut prestement emballée.
Leader incontesté de la Révolution des roses, le jeune Mikhail Saakachvili, président du Mouvement National Démocrate, gagnait en janvier 2004 une élection présidentielle arrangée sur mesure. Son parti prenait quelque semaines plus tard le contrôle du parlement avec une majorité quasi soviétique. Une majorité que Saakachvili entend aujourd’hui conserver le plus longtemps possible, allant même jusqu’à renvoyer les législatives prévues au printemps 2008, donnant ainsi un formidable prétexte à la mobilisation unitaire de tous les opposants.
Depuis qu’il est au pouvoir, le président géorgien n’a pas particulièrement brillé par sa capacité à développer une politique intérieure consensuelle. Il s’est au contraire aliéné nombre de personnalités qui auraient pu l’aider dans la construction d’une société moderne. Son alibi? Un nationalisme antirusse qui frise le chauvinisme, justifié par le sécessionnisme de deux provinces, l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud qui font plus que lorgner du côté de Moscou.
Mais un nationalisme outrancier ne fait pas une politique. Surtout si en économie on applique dans un pays encore sous-développé et rural les recettes ultralibérales des néo-conservateurs américains. Cette fuite en avant prend de plus en plus une coloration dictatoriale qui ne fait que renvoyer au pays l’image de ce qu’il vit depuis les années 1920!
Pour comprendre l’importance des manifestations en cours, il faut jeter un coup d’œil sur l’agenda politique des prochains mois. Il y a pour commencer, début décembre, les élections législatives russes où Poutine est candidat comme tête de liste de son parti.
Il y aura ensuite, début avril, le sommet de l’OTAN à Bucarest où il sera question de l’admission de la Géorgie comme Etat membre. Il y aura encore quelques semaines plus tard la présidentielle russe. Le tout sur fond de campagne présidentielle américaine.
Toutes ces échéances sécrètent leurs propres tensions. Avec, au centre, un Saakachvili d’autant plus avide de pouvoir qu’il ne cesse de montrer son incapacité à l’exercer, hormis quelques bruyantes gesticulations.
Il est certes coaché de près par Washington: en plus des cohortes de conseillers, le sous-secrétaire d’Etat à la Défense était à Tbilissi la semaine dernière. Mais les Américains ne peuvent rien contre ses maladresses et la corruption galopante de son équipe. Alors que les Russes, eux, ne manquent pas de relais pour attiser le mécontentement populaire.