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Le coup d’Etat permanent

Comme prévu, Blocher a gagné facilement les élections. Comme d’habitude. Un succès qui lui donne quelques sièges supplémentaires au parlement. Qui étoffe le pourcentage de ses voix. Mais qui, surtout, traduit une implantation en profondeur dans le pays. Comme si le milliardaire zurichois, qui fut paysan dans son adolescence, n’en finissait pas d’avoir envie de labourer sans fin un terroir qui n’attend que cela. Le cas du Jura en témoigne. Celui d’Obwald aussi.

A force de commenter des victoires, nous en percevons de plus en plus les causes premières. Il y a bien sûr l’utilisation démagogique de thématiques grossières comme la criminalité des étrangers ou l’arnaque à l’AI. Il y a le grand cirque autour de la neutralité et contre l’Europe

A cela il convient d’ajouter la personnalité extrêmement charismatique d’un Christoph Blocher capable de jouer admirablement de son charme, de son argent et d’un apparent bon sens qui séduisent de larges couches de la population.

A côté de ces ingrédients de base qui sont nécessaires mais pas suffisants, il faut souligner la vraie capacité du chef à s’entourer d’équipes compétentes et efficaces. Il s’était entraîné dans son entreprise grisonne, il faut reconnaître qu’appliquée à la politique, la méthode se révèle extrêmement performante. Berlusconi l’avait inaugurée en Italie en créant son parti Forza Italia à partir de ses réseaux commerciaux. Blocher est en train de faire mieux si l’on veut bien tenir compte de l’extrême fragmentation du territoire, de ses clivages culturels et religieux, de ses traditions politiques locales.

Mais la campagne électorale qui vient de s’achever et les conclusions que l’UDC en a tirées au soir des résultats nous montrent que Blocher est passé à une vitesse supérieure. C’est celle du coup d’Etat permanent. Une méthode qui permet d’occuper en permanence non seulement le devant de la scène, mais l’entier de son espace, de faire converger vers soi tous les regards, d’exacerber ses pulsions narcissiques en réussissant le tour de force d’être une présence unique tout en se dissimulant (oh, si peu!) derrière le voile complice d’une hypocrite pudibonderie.

Ainsi, jamais Blocher n’a été aussi présent sur un plateau de télévision que dimanche soir quand, vers 19 heures, en plein débat réunissant des journalistes radio-télé et des responsables politiques romands (les Maillard, Perrin, Bender, Ruey, de Buman…) le ronronnement poussif desdits politiciens fut soudain interrompu («breaking news») par une nouvelle venue de Zurich.

Elle disait que par la voix de son président et forte de son succès, l’UDC demandait le renvoi des plus anciens des conseillers fédéraux, Messieurs Schmid, Couchepin et Leuenberger. Soit un UDC à l’ancienne amateur d’oursons et snobé par son propre parti depuis des années, un radical antifasciste qui a le tort d’être le ministre le plus impopulaire du pays et un social-démocrate inerte et mutique. Trois hommes dont on sait qu’ils ne finiront probablement pas la législature.

Une fois de plus, alors que les vaincus n’avaient même pas digéré leur défaite, l’UDC reprenait l’initiative en appuyant juste là où cela fait mal. Elle marquait un coup, mettait ses adversaires dans l’embarras et le peuple dans sa poche, la démarche étant suffisamment démagogique pour plaire aux niais. Réaction des parties adverses? Nulle. Zéro barré. Le nez sur la table.

Or, l’UDC certes victorieuse, n’a jamais qu’un peu moins de 30% des voix. C’est donc que ses adversaires, pour peu qu’ils daignent se donner la main, ont 70%. Comment se fait-il que personne n’ait renversé le raisonnement en exigeant le départ de Blocher?

Ce sont là à peu près les chiffres qui régentaient les rapports de force au parlement allemand en janvier 1933 quand Hitler a été appelé au pouvoir. Cela fait trois quarts de siècles que les bonnes âmes s’étonnent qu’avec un tiers des voix il ait pu semer une telle pagaille.

Blocher n’est pas Hitler, c’est un fait. Mais c’est un dangereux démagogue qui prend plaisir à de médiocres jeux de pouvoir comme celui de dérégler une machine étatique pour y introduire des mécanismes policiers, racistes et autoritaires. Serait-ce trop demander à Messieurs Schmid, Couchepin et Leuenberger de faire encore un effort avant de se retirer de la politique, de mobiliser leurs amis et de réunir une majorité pour envoyer sèchement Blocher dans le décor?