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La superbe réussite d’un jeune écrivain romand

«Que fait un troupeau lorsqu’il est formé? Il se déforme. Il faut le reformer. Je pense beaucoup à toi, Sisyphe.»

Blaise Hofmann ne manque pas d’humour. La solitude, les voyages, les expériences insolites ont dû, j’imagine, aiguiser une certaine aptitude à se distancier de la vie de tous les jours, à prendre de la hauteur. Même au sens propre.

Après avoir parcouru le monde, être parti un beau matin en direction de Moscou sur les traces de Cendrars:

écrit un premier livre («Billet aller simple»), Hofmann décide de passer une saison sur les alpages. L’écrivain voyageur se replie sur le plus vieux métier (masculin) du monde: berger, ou pasteur, ou moutonnier.

Hofmann, qui garde les pieds sur le pâturage, se sent assez moutonnier. Comme il ne dissocie pas écriture et boulot, il jette un texte sur des carnets. Cela donne «Estive», un récit fort qui, partant du concret, du rapport aux choses et aux bêtes, pose une borne littéraire en ce début de siècle. Dans un style et une langue qui annoncent à n’en pas douter un écrivain à venir.

Sans vouloir coller une étiquette un peu lourde à porter, il y a dans «Estive» la patte qui rappelle le jeune Ramuz du «Village dans la Montagne». Mais alors que l’ancêtre courait après le beau langage imagé, Hofmann coupe court:

Il le fait toutefois avec délicatesse, en montrant quelques pages plus loin qu’il n’est pas dénué de sentiments:

«Estive», le mot parle de lui-même, mais il n’est pas de chez nous, il vient des Pyrénées où les troupeaux de moutons ont une densité incomparable. Le récit de Blaise Hofmann est situé, lui, dans une impasse de l’histoire, dans des pâturages autour de la vallée de l’Hongrin et du lac Lioson naguère réservés aux vaches.

Le livre procède par petites scènes qui, entraînant le lecteur dans un monde (presque) révolu, le déroutent au point qu’il met un certain temps pour réaliser qu’il lit une fable écrite par un jeune homme qui, tout en vivant pleinement la modernité, a envie de se souvenir des pâtres grecs ou de Virgile, sans se laisser duper.

Si, un soir, il fait quinze kilomètres en franchissant les quarante-sept ponts de la vallée de l’Hongrin pour aller boire une bière, il retrouve le réel:

On le sent, la critique politique n’est pas loin et quand Hofmann se laisse aller, cela devient vite assez saignant:

Voilà qui résonne comme un programme.

Il ne reste qu’à espérer qu’après la superbe réussite d’un coup d’essai, Blaise Hofmann, portant le fer de son talent là où les choses se passent, là où règne l’helvétisme, nous fasse pénétrer dans la chambre des coffres d’une banque de la Bahnhofstrasse ou sur le mamelon rocheux du château de Rhäzüns.

A moins que, visant au plus haut, il ne poursuive sa balade new-yorkaise.

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Blaise Hofmann: «Estive», Editions Zoé, Genève, 2007, 162 pages.