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Yasmina Reza séduite par l’objet de son portrait

Il est des coïncidences fécondes. L’autre soir Arte signalait dans son agenda culturel une exposition de Lucian Freud à Dublin. Le journaliste soulignait, en les illustrant, les qualités de portraitiste du petit-fils de Sigmund. Fascinant. Quelques minutes plus tard, une autre chaîne faisait l’apologie de «L’aube le soir ou la nuit», le portrait que Yasmina Reza consacre à Nicolas Sarkozy.

N’étant pas, on l’aura compris, un fan de Sarko, ne connaissant pas les œuvres de Yasmina Reza, dédaignant les livres lancés sur le marché comme des savonnettes, je fis le canard et laissai l’info glisser sur mes plumes.

Ce n’est que plus tard, en lisant dans le Nouvel Observateur l’entretien qu’elle a accordé à Jérôme Garcin que l’intérêt de sa démarche m’est apparu. Il est très rare de trouver en littérature un portrait fait à la manière des peintres, en suivant le modèle comme le peintre demande un temps de pause, en se glissant dans son intimité pour en relever les creux et les ombres.

Que Yasmina Reza soit de surcroît auteur de théâtre à succès, jouée et traduite dans le monde entier, me parut un gage supplémentaire d’intérêt: l’auteur de théâtre doit faire voir, créer des personnages charnus, contrairement à l’écrivain qui peut se contenter de suggérer.

Le lendemain, à la première heure, j’étais chez mon libraire pour acheter un des premiers exemplaires du succès trompeté de la rentrée. Puis le dégustant comme un de ces sorbets où les parfums sont relevés par deux larmes d’alcool, je me suis régalé.

Yasmina Reza a un beau brin de plume. Elle a un sens tout à fait étonnant de la mise en scène, de la description d’une scène. Elle sait d’un mot rendre une ambiance. Voici, pris au hasard:

Portraitiste impitoyable, elle jette au lecteur, dès les premières lignes, le détail qui tue, celui qu’une armée de communicants s’est attachée à cacher, celui dont on se dit immédiatement: «Mais c’est vrai!»:

Et toc! Sarko, le boiteux. Pour le moment tout le monde s’en fiche. Mais que demain la situation politique se tende, que la haine s’ouvre un chemin, l’insulte jaillira…

Un portrait tient un peu de l’auberge espagnole, chacun y prend ce qui lui convient. Ses adversaires ricaneront en constatant une fois de plus la vacuité de sa pensée, l’opportunisme de sa politique, la substitution du programme par des coups médiatiques imprévisibles, tels le soutien à Bush, la mise en cause du gouvernement irakien, le renvoi des fous devant les tribunaux ou l’hôpital-prison pour les délinquants sexuels.

Cette prédilection pour les mesures judiciaires (sans augmentation notable des budgets alors que c’est depuis toujours le point faible de la justice) témoigne de la droitisation du discours présidentiel: Sarkozy joue sur les instincts les plus vils pour se donner le beau rôle. Ce n’est pas par hasard qu’il est resté si longtemps au ministère de l’Intérieur: réprimer le viol et l’assassinat emplit n’importe quelle besace électorale.

Les partisans de Sarkozy seront heureux de lire que son énergie n’est pas feinte, son esprit de décision réel, son indépendance d’esprit aussi. Ils admireront l’homme qui vit en parfaite symbiose avec la société qui l’a élu. Le beau passe par les marques (Dior, Prada, Rolex…), la littérature par les tirages (Marc Lévy et… Yasmina Reza!), la politique par les sondages (le peuple veut enfermer les pédophiles? Enfermons-les!). C’est la victoire du quantitatif sur le qualitatif.

Le livre est apolitique au sens où l’idéologie dominante l’entend aujourd’hui. Donc de droite. Mais d’une droite qui a remisé son agressivité et les signes extérieurs de son engagement, d’une droite politiquement correcte, d’une droite qui a ringardisé Le Pen au point de rendre ridicules ses envolées post-fascistes. Dans le genre: «Quoi! Vous en êtes encore là?»

Sarkozy est un très bel exemple de cette mutation, lui qui il y a trente ans se pavanait avec raideur en tête d’une escouade de fachos (les Devedjian, Hortefeux, Longuet, Madelin, Novelli, Goasguen…) qui, depuis, se sont arrondis et emmiellés, non sans rappeler, à l’occasion, qu’ils peuvent encore griffer.

A lire Yasmina Reza, on a l’impression qu’elle a été séduite petit à petit par l’objet de son portrait. Je n’en crois rien. Il devait y avoir empathie avant même la première prise de contact: même milieu parisien chic, même admiration pour la réussite, même fierté d’avoir conquis Paris malgré un lourd handicap. Yasmina Reza est de mère hongroise et de père juif iranien. Sarkozy de père hongrois (on en parle peu du père!) et de mère juive méditerranéenne. Il n’est pas étonnant que de tous les discours électoraux, celui qui a enchanté la dame a été prononcé à Tours, le 12 avril 2007:

Mais de là à écrire le soir de la victoire…

… il y a un pas que la simple décence face aux mesures appliquées par Sarkozy aux banlieues peuplées de métis et de métèques imposerait de ne pas franchir.

Yasmina Reza et Nicolas Sarkozy vivent chacun leur success story dans un monde friand de dérivatifs de ce genre. C’est l’idéal pour oublier les petits et les grands soucis de la vie quotidienne. Que l’aliénation est douce!

Avec Sarko, on court sans se soucier du climat, on claque son pognon sans se soucier du lendemain, on dit oui et non, oui ou non, ni oui ni non, de toute manière on s’en fout, ce qui compte, c’est l’éclat du moment qu’il fabrique avec habileté.

Yasmina est sensible à cet éclat, elle aussi, qui sème les pépites au fil de ses pages. Aussi ambitieuse – sinon plus! – que son modèle, elle a déjà conquis Paris, Londres et New York. En vendant douceurs, sorbets et loukoums.

P.S. Dans le même genre, on peut aller au cinéma voir « Caramel ».