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L’administration au point mort

La Suisse est le pays européen le plus lent en ce qui concerne la cyberadministration. Implacable, le constat trahit un manque de coordination et de vision stratégique.

Alors que l’économie suisse a connu une progression remarquable ces dernières années, les performances du secteur public ont stagné, sinon régressé. Au chapitre de la cyber-administration (ou e-governement), le pays accuse même un retard vertigineux: selon une étude mandatée en 2006 par l’Union européenne (initiative i2010 menée par Cap Gemini), la Suisse récolte l’avant-dernière place en matière de «full electronic case handling» – soit la possibilité pour les citoyens de remplir via internet leurs formalités administratives (inscription dans une université, postulation pour un emploi, paiements, etc.).

«La Suisse se classe 27e sur 28, juste avant la Lettonie!», soupire Yves Emery, professeur à l’Institut des hautes études en administration publique (Idheap), à Lausanne. Pour expliquer cette mauvaise performance, les autorités invoquent le système fédéraliste, mais ces justifications ne convainquent pas le spécialiste. «Plusieurs pays, pas spécialement centralisés, tels que la Suède ou la Norvège, figurent en bonne position du classement, dit-il. Nos voisins autrichiens occupent même le premier rang.»

Une étude de l’Université de Saint-Gall (IDT-HSG), parue ce printemps, confirme le diagnostic, pointant l’absence d’améliorations depuis fin 2004, date de la dernière enquête. Selon ses auteurs, le thème des services en ligne aurait perdu de l’importance auprès des administrations publiques. Aucune révolution ne doit donc être attendue au cours des prochaines années, sauf un sursaut de la part des décideurs politiques. «Seule une prise de conscience et une vision stratégique à tous les niveaux semble susceptible d’enrayer cette tendance», estime Yves Emery.

Pour l’heure, le manque de vision politique empêche une refonte rapide de l’administration. Pire: la proportion d’emplois publics ne cesse d’augmenter, alors même que certains voisins européens ont commencé à la restreindre. «Dans le canton de Neuchâtel, la quote-part du secteur public par rapport au PIB atteint presque 40%, s’inquiète Daniel Bürki, membre du comité directeur d’Economiesuisse. Trop de personnes travaillent désormais dans l’administration, avec au final, une déperdition d’énergie et un manque d’efficacité, donc de rapidité. Je suis de ceux qui pensent qu’il faut réduire ce pourcentage d’au moins 5%, en réfléchissant à deux fois avant de repourvoir certains postes. D’ailleurs, ce n’est pas une coïncidence si Genève et Neuchâtel, les cantons les plus chers fiscalement, s’embarrassent d’une administration aussi lourde.»

Autre lourdeur: le manque d’«orientation client» des administrations, qui vient d’être mis en lumière par une enquête de la Chambre vaudoise du commerce et de l’industrie (CVCI). Trois services ont été passés au crible: le Registre du commerce, l’Office des poursuites et l’Office des permis de construire. Les principales critiques ont trait aux procédures, au manque de disponibilité et temps nécessaire pour obtenir une réponse. Dans plusieurs secteurs, on retrouve Genève et Neuchâtel en queue du classement. Fribourg fait office de bon élève, ce qui ne surprend guère la chancelière d’Etat du canton, Danielle Gagnaux: «Probablement que nos structures administratives sont moins lourdes. Cette relative simplicité permet en contrepartie une plus grande proximité avec les citoyens. Souvent, les problèmes se règlent rapidement, sur un coup de fil.»

«Ce qui agace en premier lieu les entreprises, c’est d’avoir à supporter la relation typique de fonctionnaires à administrés, que l’on sait frustrante, lente et improductive, renchérit Régis Joly, membre de la direction du CVCI et responsable du projet. Cette approche hiératique nuit à la qualité du service. Pour progresser, les administrations devraient s’inspirer du secteur privé, où prévaut un autre modèle: la relation exigeante de prestataire à client.»

Le libéral genevois Pierre Weiss, député au Grand Conseil, complète la réflexion: «Le transfert de personnel entre les secteurs public et privé n’est pas assez important. Une meilleure mobilité professionnelle bénéficierait à chacun des deux mondes, qui s’enrichiraient alors réciproquement.»

De part et d’autre de l’échiquier politique, on considère que les réformes sont nécessaires. Seulement voilà, le système helvétique freine leur mise en place. «S’agissant du processus décisionnel, il est vrai que nous sommes plutôt lents, concède le socialiste Jean Studer, conseiller d’Etat neuchâtelois. Un meilleur usage des outils informatiques, notamment en matière de taxation, permettrait de dégager de nouvelles forces de travail. De manière générale, ces pesanteurs résultent de paramètres qui nous sont propres, comme le parlement de milice, la démocratie directe ou le possible recours au référendum.» Le perfectionnisme suisse joue aussi son rôle, précise le représentant socialiste. «Mais au final, sommes-nous moins efficaces? Prenons l’exemple de la France où des réformes passent en force avant d’être rejetées dans la rue par les citoyens… En Suisse, nous avons l’assurance que chaque décision sera appliquée.»

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Diagnostic: selon diverses études européennes, l’effacité de l’administration helvétique laisse à désirer. Objet d’inquiétude, le retard accumulé en matière de cyber-administration, domaine où la Suisse figure carrément en queue de peloton.

Responsables: le système fédéraliste ralentit les processus de décision, mais c’est surtout le manque de vision politique qui explique les retards en matière de cyber-administration.

Solution: l’adoption d’une approche «prestataire-client» par les administrations est sollicitée par les citoyens et les entreprises. Une meilleure mobilité du personnel entre les secteur publics et privés pourrait y contribuer.