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Envoyer Blocher au gouvernement? Une idée stupide et romande

Modifier la composition du gouvernement suisse en remplaçant le centriste Ogi par l’extrémiste Blocher? Je ne voudrais pas être désagréable, mais je trouve cette idée absolument stupide. Qu’elle ait été lancée par des parlementaires latins et plutôt avisés ajoute encore à mon embarras.

Si j’ai bien compris la tactique, ces députés croient que le milliardaire contesatataire sera «neutralisé» quand il se retrouvera dans un gouvernement de coalition, coincé entre deux démo-chrétiens, deux socialistes et deux radicaux. Son opposition systématique à tout projet progressif laissera forcément la place à des compromis qui feront chuter sa popularité auprès des masses réactionnaires. C’est du moins le calcul de la socialiste genevoise Christiane Brunner et du radical vaudois Yves Christen, qui ont lancé l’idée.

Malgré toute l’estime que je leur porte, j’ai l’impression que Brunner et Christen sont cette fois-ci complètement à côté de la plaque. Tout d’abord, ils sous-estiment Blocher en croyant que l’homme est soluble dans les compromis. Son activité économique à la tête de EMS Chemie a montré qu’il savait fort bien s’accomoder du double langage. Excessif dans ses discours, il reste modéré dans ses actes. Isolationniste face au peuple, il devient très pro-européen quand il s’agit d’aborder de nouveaux marchés.

Croire que Blocher se trouverait affaibli dans un gouvernement de coalition est un pari hasardeux. Orateur fort en gueule et contradictoire, le Zurichois a toujours su retourner les situations à son avantage. Tous les politiciens qui ont tenté de se mesurer à lui, dans l’émission de télévision Arena par exemple, se sont retrouvés dans les filets.

Un siège au Conseil fédéral le placerait sans doute dans une situation embarrassante, mais il en a vu d’autres. L’homme n’est pas à une incohérence près. Il est parfaitement capable de s’associer à des décisions gouvernementales modérées tout en continuant à flatter l’extrémisme de ses électeurs. Ce n’est pas la solidité conceptuelle de son discours qui lui vaut son succès: c’est son talent auto-promotionnel.

Cela dit, je reconnais évidemment que la volonté populaire doit être respectée. Les idées de Blocher sont défendues par près d’un cinquième de la population; elles devront bien, tôt ou tard, trouver un relais au gouvernement. Ce n’est pas une raison pour offrir illico au personnage le plus retors de l’UDC davantage que le mécanisme politique suisse ne lui autorise à revendiquer. N’oublions pas que Christoph Blocher a défendu l’ouvrage d’un antisémite notoire («Comme il a raison!», a-t-il écrit) avant de se rétracter habilement. Quelle image la Suisse donnerait d’elle à l’étranger si ce personnage accédait au gouvernement?

Début octobre, à l’occasion d’une émission de Tele 24, Blocher était invité à reconnaître des personnages publics dont on lui montrait la photo. On lui a présenté une image de Lionel Jospin et il a cru qu’il s’agissait du président d’une section de l’UDC de Suisse orientale. Voilà qui résume bien son degré d’ouverture au monde. Veut-on vraiment lui offrir la plus haute distinction politique du pays? D’autant qu’introduit au Conseil fédéral, Blocher serait automatiquement appelé à devenir un jour Président de la Confédération…

Mais si je suis aussi réfractaire à l’idée du duo Christen-Brunner, c’est avant tout parce qu’il s’agit d’une vulgaire tactique politicienne, une ficelle grossière qui ne résoudra rien dans le fond. Ce n’est pas avec des calculs stratégiques que l’on répond aux citoyens qui ont voté pour la doite dure: c’est avec des idées fortes, des discours clairs et des programmes courageux.

Offrir des responsabilités gouvernementales à un opposant dans le but de le piéger? Plus qu’un mauvais calcul, c’est une proposition de perdant aigri.