Chaque année quand revient la saison du G8, on se demande quelle peut bien en être l’utilité. La tradition nous a habitués aux sourires de façade, aux tapes sur l’épaule, aux bises juste esquissées, témoins de la bonne marche de la planète sous la houlette de chefs convaincus de leur importance et soucieux de leur image.
Il est vrai que ces dernières années, à part les bémols français à l’invasion de l’Irak, nous eûmes droit à des manifestations d’unanimité attendrissantes. Rien de tel aujourd’hui. Avant même le début de la rencontre, les présidents russe et américain se sont envoyé des piques inhabituelles, chacun accusant l’autre de vouloir créer un climat de guerre froide.
Guerre froide? Je dirai plutôt guerre mitigée, tant les acteurs, plutôt que de pointer la cible, sont contraints de regarder ailleurs. Qui croit réellement aux raisons invoquées par G. W. Bush pour développer son bouclier en Pologne et République tchèque?
La simple évocation de périls aériens venus d’Iran ou, mieux encore, de Corée du Nord fait sourire jusque dans les chaumières plus reculées.
Alors pourquoi? Les hypothèses ne manquent pas. Il y a bien sûr la nécessité économique de répondre à la logique de son complexe militaro-industriel qui, tel un Moloch insatiable, doit avaler chaque année son lot de milliards de dollars.
Il y a aussi la volonté politique de ne pas quitter l’Europe, d’empêcher son unification en y développant des positions militaires chez les nouveaux venus dans l’OTAN, Pologne, Tchéquie, Roumanie, Bulgarie, histoire de titiller du même coup la Russie. Il y a de surcroît la nécessité de détourner les regards du monde du bourbier irakien.
Le moins qu’on puisse dire est que Vladimir Poutine a répondu aux espoirs placés en lui: en dénonçant vigoureusement le déploiement du bouclier antimissiles, en menaçant de reprendre la course aux armements, en brandissant des fusées braquées sur l’Europe, il a couru, langue pendante, après le leurre.
Pas par stupidité, mais parce que la crise concoctée par Washington tombait au bon moment pour lui: la Russie est en campagne électorale pour décembre (législatives) et le printemps (présidentielle).
Un frisson nationaliste ne peut que soutenir les efforts d’un gouvernement chargé de faire croire aux citoyens russes que l’Etat dans lequel ils se débattent est bien démocratique malgré l’évidence du contraire. Une petite touche de panslavisme avec la défense de la Serbie sur la question du Kosovo venant opportunément rappeler la valeur des traditions et de l’orthodoxie.
Ces jeux de pouvoir n’ont pas grand chose à voir avec la guerre froide qui, opposant l’Est et l’Ouest, fit régner la terreur pendant quarante ans. Ils sanctionnent en réalité le retour au concert discordant des puissances d’avant la dernière guerre mondiale, quand chacun manœuvrait en fonction d’intérêts particuliers et immédiats.
Une fois de plus, le silence de l’Union européenne sur ces questions prouve que là aussi, le jaacassement des nations a repris de plus belle. Qu’il s’agissent de la Grande-Bretagne, de l’Allemagne ou de la France, personne ne se sent le courage (ou l’envie) de postuler au leadership d’une Union bancale dont les membres sont livrés à eux-mêmes.
Le système de présidence tournante qui pousse tous les six mois sur le devant de la scène un membre isolé ne fonctionne manifestement pas. Il suffit de penser que ce seront le Portugal et la Slovénie qui, au cours des douze prochains mois, parleront au nom de l’Union pour prendre la mesure de sa dramatique faiblesse.
Cela signifie qu’au-delà des benoîtes proclamations sur la lutte contre l’effet de serre, l’aide aux pays pauvres, le Kosovo ou le Darfour, les membres de l’Union européenne passeront leur temps à compter les coups entre Poutine et Bush, tout en soutenant la politique américaine au Proche-Orient.
Sans craindre de sombrer dans le ridicule, comme le président de la Commission, José Manuel Barroso qui vient de déclarer: «Je salue les progrès que la Serbie a fait depuis la mise en place d’un nouveau gouvernement dans sa coopération avec le Tribunal pénal pour l’ex-Yougoslavie».
L’arrestation de Mladic et Karadzic a dû m’échapper…