Débâcle en France, incertitude en Grande-Bretagne, manque de leadership en Allemagne et combines en Italie: un regard politico-historique sur la situation des différentes gauches en Europe permet de mieux en cerner les défis.
Réinventer la gauche? La question est à l’ordre du jour dans trois des quatre grands pays de l’Europe occidentale, l’Italie, l’Allemagne et la France. Et pourrait le devenir sous peu en Grande-Bretagne si par hasard Gordon Brown, le successeur désigné de Tony Blair, venait à perdre les prochaines législatives.
L’intérêt de cette question tient déjà à son simple énoncé: on se rend immédiatement compte qu’il n’y a pas une gauche, mais des gauches. Traditions et culture politique diversifiées font que chaque pays a ses propres solutions, que ce qui est permis à Londres ou Berlin ne marchera jamais à Paris ou à Rome.
A moment où il quitte le pouvoir, Tony Blair a droit à (presque) tous les éloges. Si ses résultats en politique intérieure sont spectaculaires à l’aune britannique, qui n’est pas celle du continent, il faudra la bonne volonté d’une armée d’historiens pour expliquer d’ici quelques années son lamentable ralliement à la politique étrangère de l’administration Bush au Moyen Orient et son appui à l’occupation militaire de l’Afghanistan et de l’Irak. Que Washington se contente de poursuivre dans ces pays la politique impérialiste britannique de l’entre-deux-guerres ne suffit pas à justifier une telle accumulation de désastres.
Le blairisme jouit d’un préjugé très favorable dans la mesure où il passe pour avoir réussi la quadrature du cercle dont la gauche modérée rêve: la conjonction d’une économie de marché alerte, dynamique et décomplexée avec un respect minimum de la justice sociale. Mais on oublie trop souvent que le succès du blairisme qui a redonné vie à un système que la prétendue révolution thatchérienne avait déconstruit s’est greffé sur une économie dopée par la découverte du pétrole en mer du Nord. On serait riche à moins…
L’Allemagne n’a pas eu cette chance. Au contraire, elle a jeté des milliards dans la reconstruction de l’ex-Allemagne démocratique en créant des mécontentements des deux côtés de l’ancien rideau de fer. A l’ouest, ouvriers et classes moyennes n’ont pas compris pourquoi ils devaient sacrifier une partie de leurs revenus pour aider des gens qui n’avaient jamais assez et qui, sommet de la goinfrerie!, voulaient cumuler les salaires et le standing de l’ex-RFA et les services sociaux de l’ex-RDA.
Mais la social-démocratie allemande ne souffre pas d’une crise d’identité profonde. Elle est juste en manque momentané de leadership. On peut gager sans trop de risques que l’émergence sur sa gauche des Linke de Gisy et Lafontaine va fouetter les vocations et réveiller les militants, d’autant plus que le SPD est solidement épaulé par de puissants syndicats et d’innombrables réseaux enracinés dans la société civile. De surcroît, les socialistes sont toujours au pouvoir au niveau fédéral et dans nombre de Länder.
En Italie, la gauche modérée devrait, sauf accident imprévisible, achever sa mutation cet automne par le couronnement démocratique d’une conjonction d’anciens communistes et démocrates-chrétiens pas anciens du tout. Dans l’affaire – à l’image du gouvernement dirigé par le très catholique Romano Prodi – c’est indiscutablement le Vatican qui tire les ficelles. Démocratie récente et fragile où la corruption, l’économie grise et l’évasion fiscale tiennent le haut du pavé, l’Italie, depuis qu’elle est privée de la poigne du PCI garant de moralité et de bonne gestion pendant des décennies, bringuebale et cahote sur les routes défoncées de la modernité. A la manière d’un vulgaire pays de l’Est. Il est devenu presque aussi difficile de trouver un politicien décent et présentable à Rome qu’à Bucarest. Du haut en bas de la botte, droite et gauche courent frénétiquement vers une «cosidetta» démocratie d’opinion à l’américaine qui aura l’immense avantage de permettre toutes les combines, de généraliser les passe-droits, de laisser la pieuvre mafieuse jeter ses tentacules sur tout ce qui est susceptible de rapporter quelque argent. En attendant, comme le disait Fellini avec un sourire entendu, «la nave va…».
La France n’a pas de mer du Nord, pas de syndicats ni de mafieux, mais des fonctionnaires nombreux et efficaces. La gauche y est en pleine crise identitaire. Dans un pays qui a fait de son identité (un comble pour le plus vieil Etat du monde avec la Chine!) un thème de campagne électorale et maintenant un ministère, la gauche se sait plus ce qu’elle est. Même des éditorialistes aussi chevronnés que Jacques Julliard du Nouvel Observateur se laissent en désespoir de cause à poser comme condition du renouveau socialiste français l’acceptation de l’économie de marché comme si, depuis Jules Guesde en passant par Jaurès, Blum et Mitterrand, les socialistes français avaient pratiqué autre chose!
Leur problème tient en réalité (et, d’une certaine manière, paradoxalement pour la patrie des révolutions) à un manque d’idéologie qui remonte à l’échec de la Révolution de 1848. Alors que les Allemands, tenus eux aussi en échec en 1848, ont patiemment construit la social-démocratie dans ses diverses variantes, les Français se sont le plus souvent laissé entraîner par des tendances insurrectionnelles (à commencer par la Commune de Paris de 1871) sans se demander de quoi serait fait le lendemain. Les deux derniers avatars historiques de cette incapacité à penser une idéologie de gauche sont les échecs institutionnels de la Résistance et de Mai 68. Tout à l’enthousiasme de l’accession au pouvoir de François Mitterrand (en 1971 au PS, en 1981 à l’Elysée), la gauche française ne s’est pas interrogée sur la captation de son capital politique par un aventurier. Un aventurier sympathique, certes, mais un aventurier.
Comme il est raisonnablement permis de penser que l’avenir de la gauche française ne sera dessiné ni chez les trotskistes, ni à la rédaction du Monde diplomatique, il ne reste qu’à espérer que la déculottée électorale qui s’annonce sera suffisamment imbibée d’acide formique pour générer une réflexion qui portera au-delà de la relance de la candidature Royal à la prochaine présidentielle.
