L’affaire est entendue: une campagne électorale pour la présidentielle ne peut être, en France comme ailleurs, qu’à usage interne, franco-française, purement hexagonale. Chaque candidat va pêcher ses voix là où elles se trouvent, en France profonde, et chacun cherche à séduire en étant le plus au ras des pâquerettes possible.
Mais… (car il y a un mais)…
…la France n’est pas un pays comme les autres. Certes, quelques lourdes défaites militaires et politiques l’ont transformée en puissance moyenne, loin derrière les mastodontes qui font l’actualité de New York à Pékin ou à Moscou. Parmi les puissances moyennes, il en est tout de même de moins moyennes que les autres. La Grande-Bretagne, par exemple. Et la France. Parce qu’elles ont assumé l’une et l’autre au fil des siècles une vocation politique que l’Allemagne ou l’Italie n’ont pas eue.
Il y a des acquis culturels, un apport révolutionnaire, des entreprises colonisatrices qui ont fait rayonner la France sur tous les continents, un rayonnement que même les désastres indochinois ou algériens n’avaient pas trop entamé. Parce que de fortes personnalités comme de Gaulle ou Mitterrand ont su maintenir un certain panache dans les relations internationales et que ces hommes d’Etat disposaient de réseaux capables de distiller de manière capillaire leur bonne parole dans les provinces les plus reculées de la planète.
Jacques Chirac, qui fait ces jours-ci ses adieux à la superbe brochette de dictateurs africains que la France maintient – souvent militairement – au pouvoir depuis des décennies, ne fut lui qu’un pâle parangon de la grandeur française, englué qu’il a été au long de sa carrière dans de sordides affaires de passe-droit, de corruption ou de fraude. Ses sectateurs rétorqueront (non sans raison) que les premières années de sa présidence furent plombées par l’immobilisme de Jospin.
Cela n’explique pas la médiocrité des cinq années où la droite occupa tout le pouvoir sans parvenir sur le plan international à faire mieux que jeter quelques gravillons sous les chenilles des blindés américains partis à la conquête du Near East. Maigre résultat pour une puissance qui se voudrait encore grande mais qui n’est plus que bonasse, à l’image de son ministre des Affaires étrangères, le gentil et inoffensif docteur Douste-Blazy.
Divers indices permettent d’observer que le repli international amorcé sous la présidence Chirac va, sous la prochaine présidence, quitter son caractère provisoire pour devenir définitif. Sommet oblige, restons en Afrique pour le premier indice.
Que cela soit du côté de Sarkozy ou de celui de Royal, il n’y a plus les connexions qui permettaient naguère aux politiciens français de blanchir le financement de leurs campagnes électorales en passant par les coffres des dictateurs africains. Le temps des réseaux est révolu. Si Ségolène est allée à Dakar, c’est plus pour conquérir le vote black dans les banlieues que pour chercher des ouvertures africaines. C’est une question de génération. De globalisation aussi.
Les anciennes colonies se sont ouvertes sur le monde et si Moscou qui y concurrença longtemps Paris et Londres est toujours en retrait, Pékin et Washington multiplient les signes d’intérêts. Washington en renforçant et restructurant son dispositif militaire. Pékin en affirmant une présence incroyablement efficace en macro et micro économie. Contrairement à ce que l’on prêche aux Irakiens, personne ne fait appel aux sentiments démocratiques des Africains, comme si en parler serait incongru.
Autre indice: l’Europe. La candidate socialiste dont le parti a éclaté sur la question européenne est paralysée. Elle se borne à répéter des banalités de crainte de perdre des voix. Cela signifie tout simplement que si elle gagne, elle sera phagocytée par les contradictions entre ouistes et nonistes, de triste mémoire. Comme de surcroît l’échéance quinquennale contraint désormais les présidents à garder un œil rivé en permanence sur les sondages, il n’est pas difficile d’imaginer l’étendue de l’immobilisme à venir.
A droite, les perspectives ne sont pas plus encourageantes. Sarkozy a clairement annoncé dès l’an dernier son option pro-américaine et atlantiste. En bon rejeton de la Hongrie bourgeoise, il est résolument pour la nouvelle Europe, celle qui sourit aux Américains qu’ils soient néoconservateurs ou pas. Le candidat de la droite se contente lui aussi d’aligner les banalités d’usage sur l’Europe, craignant, comme son adversaire, de perdre des plumes à la moindre affirmation concrète. Mais, il n’échappe pas aux petits accrocs de campagne, ces accrocs qui en disent souvent plus que de volumineux programmes.
L’autre jour, de passage dans le Midi, il s’est lâché en proposant la construction d’une Union méditerranéenne, «comme il y a un demi-siècle nous avons construit l’Union européenne». Il s’est même engagé à en déclencher le processus: «Si je suis élu, la France consacrera à la sécurité collective en Méditerranée des moyens d’intervention accrus.»
Le propos est évidemment louable, surtout s’il s’agit de travailler à la concorde des peuples méditerranéens. Mais, lu à contre-jour, il dévoile aussi la conception que Sarko se fait de l’Union européenne: une société de compères flottant entre l’association de marchands de tapis et le syndicat de fabricants de canons.