Réputé pour son savoir faire et sa précision, l’Office fédéral de la topographie connaît un vrai succès populaire. Son agenda des visites affiche complet jusqu’à 2008.
On savait que la Suisse comptait des cartographes de renom, mais pouvait-on se douter que le grand public se passionnerait à ce point pour leur travail?
«Notre agenda pour les visites est complet. Il ne reste plus de places disponibles avant 2008», annonce Félix Blatter. Le porte-parole de l’Office fédéral de topographie (Swisstopo) semble presque embarrassé devant un tel succès.
Chaque année, cet édifice de verre et de béton, situé à Wabern (BE), en banlieue de la capitale, attire des centaines de passionnés qui viennent, seuls ou en groupe, observer comment les professionnels relèvent et dessinent les moindres détails du pays.
«Des personnes d’horizons très différents viennent visiter nos locaux. Il y a quelques jours, nous avons reçu les forces spéciales de la police tessinoise. La semaine passée, c’était l’université populaire de Thoune.»
Joyau du patrimoine national, Swisstopo conçoit, dessine et imprime chaque année une centaine de cartes différentes, vendues à plus d’un million d’exemplaires. Son origine date d’avant la Constitution helvétique puisqu’il a été fondé en 1832, quand Guillaume-Henri Dufour, le futur général, a été chargé de dresser la première carte du pays.
Longtemps voué aux besoins stratégiques, le bâtiment de Wabern, où travaillent aujourd’hui 270 fonctionnaires fédéraux, demeure empreint d’une atmosphère militaire. Une ode à la suissitude, qui mêle tradition, précision et savoir-faire.
De renommée internationale, le complexe bernois abrite différents départements (géodésie, topographie, cartographie et géologie, notamment) ainsi qu’une imprimerie. Ces dernières années, tous ces secteurs ont vécu un profond bouleversement: des données GPS recueillies par les géomètres aux logiciels informatiques utilisés par les cartographes, les nouvelles technologies ont complètement investi les lieux, jusqu’à révolutionner le produit final, qui se décline désormais sur CD et DVD, ou se consulte sur l’internet.
«La dernière carte dessinée à la main sur une plaque de verre a été imprimée en 2000, raconte Félix Blatter. L’informatique est désormais omniprésente à tous les étages de la conception, mais le support papier a encore de beaux jours devant lui. Les randonneurs aiment emporter une vraie carte avec eux, même lorsqu’ils ont planifié leur itinéraire sur ordinateur.»
Si les techniques évoluent, les standards de qualité perdurent, hissant toujours les productions helvétiques au rang de références: «Nos cartes sont reconnues autant pour leur exactitude que pour leur lisibilité, dit Félix Blatter. Sur les cartes conçues dans les pays voisins, il est souvent impossible de distinguer tel ou tel type de roche. Les montagnes calcaires, par exemple, sont réduites à une vague sauce brune.» Pas chez Swisstopo, où les cartographes accordent le plus grand soin à chaque détail.
Avant de les voir à l’oeuvre, un détour s’impose par le quartier des topographes. On y tient à jour l’état du paysage, à l’aide de photos prises depuis des avions, à 4’000 mètres d’altitude. Un trentaine de clichés permettent ainsi de composer une carte au 1/25’000. Il en faut 7’000 pour couvrir toute la Suisse.
De la fonte des glaciers aux nouvelles constructions, aucune donnée n’échappe à l’oeil des ingénieurs, qui s’affairent devant leurs ordinateurs. Par cycle de trois ans, la totalité du pays est ainsi photographiée avec une résolution qui permet aujourd’hui de distinguer un ballon de football. Ces avancées technologiques n’empêchent pas les topographes de vérifier in situ, GPS au poing, tous les endroits masqués depuis le ciel, notamment par la végétation.
«Pour reconnaître la surface d’une carte au 1/25000, un topographe se déplace environ quatre semaines sur le terrain», indique Félix Blatter, pressé de présenter l’oeuvre des cartographes.
Quelques enfilades de couloirs plus tard, nous voilà dans le saint des saints. Les artistes sont à l’oeuvre, souris en main, devant de larges écrans. Markus Heger, 35 ans, spécialisé dans le rendu des rochers, efface avec le plus grand soin des portions de glaciers fondues, sur une carte du Lötschental, datée de 2002.
«Chaque carte est réactualisée tous les six ans en moyenne, explique le graphiste. Jusqu’en 1998, j’étais graveur sur verre. C’est un grand avantage que de pouvoir se consacrer exclusivement à la qualité du rendu. Avec l’informatique, je travaille deux à trois fois plus rapidement, car certaines tâches sont automatisées, et je peux très facilement corriger une erreur.»
Les données actualisées, fournies par les topographes, offrent un contraste frappant avec la carte de 2002. Les effets du réchauffement climatique apparaissent nettement. «Les cartes racontent aussi l’histoire, commente Félix Blatter. Dans d’autres régions, on constate par exemple que la forêt avance sur des paturâges à l’abandon.»
Le tunnel du Lötschberg apparaît sur la moitié gauche de l’écran: dans la version de 2002, il n’avait pas cette allure . L’oeil exercé de notre guide s’attarde sur le dessin des montagnes. «Markus est vraiment un expert dans son domaine, insiste-t-il. Rien n’est plus difficile que de restituer le relief et la texture d’un rocher. Cette qualité fait la fierté de Swisstopo.» Elle est le fruit d’une longue tradition.
Déjà pour la carte Dufour, publiée entre 1845 et 1864, les spécialistes avaient utilisé la technique de l’ombrage du relief, en plaçant artificiellement l’éclairage au nord-ouest. Bien entendu, cela ne correspond pas à la réalité, puisque les parois ombrées sur la carte sont en fait exposées au soleil. Mais comme le cerveau humain est habitué à voir venir la lumière du haut et à trouver l’ombre en bas, cette invention permet de faire ressortir les montagnes.
Des tests ont été effectués avec un éclairage plus naturel, mais 95% des gens voyaient ces cartes en négatif, confondant les vallées avec des crètes et inversément. Les passionnés le savent pourtant: les zones qui, sur les cartes, sont très ombragées, jouissent en réalité du plus fort ensoleillement…
La visite suit le processus de production et nous mène naturellement à l’ultime étape: l’imprimerie, où des tonnes de feuilles, entassées sur des palettes, attendent d’être transformées en cartes. Dans un coin du hangar, des milliers d’exemplaires déjà imprimés attendent le pliage. Les machines dernier cri côtoient des modèles plus anciens.
«La cartographie géologique, intégrée à Swisstopo depuis 2006, requiert jusqu’à six passages successifs dans les rotatives, afin de rendre les moindres nuances de couleurs, explique Félix Blatter. Les imprimeurs doivent veiller à superposer parfaitement les différentes couches. Il s’agit là encore d’un travail d’orfèvre.»
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Une version de cet article est parue dans Migros Magazine du 8 janvier 2007.
