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L’orfèvre qui fabrique des yeux

Matthias Buckel produit des raretés, des trésors qu’il conserve dans des petits casiers ouatés. Et quand on se penche dessus, l’impression gênante d’être dévisagé par des dizaines de pupilles inquisitrices n’est pas fortuite.

Son cabinet de Perly (canton de Genève) renferme les yeux en verre soufflés l’un des trois ocularistes de Suisse. Une profession peu commune qui traîne certains clichés d’épouvante relayés par la littérature. Mais rien d’un Frankenstein dépassé par sa créature, ni d’un diabolique Coppelius chez Matthias Buckel. Non, c’est plutôt à un corsaire que l’oculariste fait penser avec sa stature de géant et sa chaînette en or pendant du lobe de l’oreille.

Plus jeune, le pirate genevois se voit saltimbanque. Il est de la première volée de l’Ecole Dimitri au Tessin. Il tourne avec la troupe du clown puis passe par le chapiteau Knie où il joue le rôle de Monsieur Loyal. Une prometteuse carrière d’amuseur public qu’un accident de voiture entrave brusquement.

Il décide alors de rentrer à Genève, d’aider son père dans son atelier d’oculariste et peut-être d’apprendre le métier: «L’intérêt pour la profession a grandi avec la pratique, avoue-t-il. C’est une activité dans laquelle l’expérience est très importante, car une partie du travail s’effectue à vue de nez.»

En 1985, après quatre ans d’observation aux côtés de son père, Matthias Buckel hérite du cabinet familial. Trois générations s’étaient déjà succédé dans cette officine fondée par un grand-oncle. La clientèle ne manque pas.

«Je vois environ trois cents patients par an. Comme il faut changer les prothèses tous les deux ou trois ans, cela m’assure un continuum.» Les patients qui le visitent ont généralement subi des énucléations d’un œil suite à une maladie ou à un accident.

«Les cliniques ophtalmiques m’envoient des clients ou leur communiquent simplement mon adresse. Certains patients viennent de leur propre chef, parce qu’ils veulent retrouver un regard plaisant.» Car Matthias Buckel opère de vrais miracles. A la vue de clichés de personnes qu’il soigne, c’est une gageure de déterminer quel œil est borgne, quel œil est vivant.

Cette spécialité de la soufflerie de verre confine à l’orfèvrerie. Matthias Buckel façonne un verre spécial, produit expressément par une usine de Thuringe en Allemagne. Il se présente sous la forme de tubes transparents, sans métaux lourds, pour une compatibilité optimale avec le corps humain.

L’expert travaille le tube en le chauffant jusqu’à la température de 800 degrés avec un chalumeau de poche et en soufflant dans un tuyau en plastique relié à sa base.

Ses savantes exhalaisons gonflent le tube, lui donnant une forme de poire proche de la courbure d’un globe oculaire. Avec des stylets incandescents de couleur bleue, verte ou brune il teinte le centre du globe pour former un iris fidèle à l’original. Il détache de minuscules filaments de la torsade de verre et enduit délicatement la surface de l’œil de verre.

Le tout forme rapidement une masse homogène dont l’oculariste corrige la couleur jusqu’à la plus parfaite semblance. Il finalise le travail de coloration avec un stylet rouge dont les infimes filaments parsemés autour de l’iris reproduisent les vaisseaux sanguins qui irriguent l’œil.

Par aspiration, il replie la cavité externe du globe vers l’intérieur, doublant ainsi l’épaisseur de cette cornée de verre, après quoi il sectionne les résidus du tube encore accroché à l’œil de verre. Tout ce travail minutieux est précédé par des mesures, chaque patient ayant des besoins différents.

«La tendance est aux prothèses de petite taille. Les chirurgiens cherchent à garder un maximum de matière dans l’orbite lors d’une énucléation pour minimiser les traumatismes.»

Parfois même, ses clients conservent leur organe borgne. Dans ce cas, Matthias Buckel confectionne des sortes de lentilles qui couvrent l’œil amoché.

En vingt ans de pratique, l’oculariste a satisfait nombre de clients. «Ils appréhendent souvent de venir chez moi la première fois, craignant un nouveau traumatisme après la perte de leur œil. Généralement, ils repartent ravis.»

Malgré une connotation un brin morbide et vieillie, l’œil de verre demeure la plus esthétique et confortable des solutions pour mimer un regard agréable. «99% des individus supportent très bien le matériau, car il est chimiquement neutre et physiquement inerte. Les prothèses ont également l’avantage d’aider la sécrétion lacrymale normale.»

Une majorité des ocularistes travaillent néanmoins un autre composant: la résine synthétique. «Elle est plus facile à pétrir et rapporte plus. On débourse seulement 600 francs pour un œil en verre, tandis qu’une prothèse en résine coûte plus de 2000 francs. C’est donc beaucoup plus rentable pour les ocularistes.»

Moins pour les patients: «Nombreux d’entre eux ont fait les deux expériences et sont revenus chez moi, car ils ne supportaient pas la résine. Les battements de paupières les usent rapidement. Finalement, le seul avantage de ce composant, c’est qu’il ne se casse pas.»

Grâce à un petit commerce de niche et l’absence relative de concurrence, Matthias Buckel voit l’avenir sereinement: «Les assurances accident paient mes honoraires et mes clients me restent fidèles. Je vis donc plutôt bien de ce métier.» Il trouve le temps de s’adonner à des passe-temps comme la soufflerie de verre de petits objets, mais aussi le violon.

Formé sur le tas par son père, sans formation médicale particulière, il n’hésite pas à fréquenter les séminaires ophtalmiques pour étendre son spectre de connaissances et conseiller ses clients. Pour rassurer les plus nerveux, il place volontiers un ancien patient dans la salle d’attente en compagnie d’un néophyte. L’occasion pour ce dernier d’admirer les résultats probants de l’oculariste.

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Une version de cet article est parue dans Migros Magazine.