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Etonnant d’unanimité, le peuple grec soutient la Serbie

En Grèce, la ferveur proserbe de la population ne faiblit pas. Isabelle Guisan, de retour d’une île des Cyclades, raconte.

Les vacances de la Pâques grecque, une semaine après la nôtre, font essaimer les Athéniens dans tous le pays. Sur l’île de Kéa, l’assemblée était compacte lors du service vespéral de Vendredi Saint. Comme sans doute dans toutes les églises du pays, le prêtre a interrompu un instant la liturgie pour rappeler les souffrances actuelles de «nos frères serbes» et proposer à l’assemblée de se montrer généreuse lors de la collecte de solidarité. Les billets sont tombés, nombreux.

Autour du cabri rôti de circonstance, les conversations reviennent sans cesse vers la guerre toute proche. Aucune voix pour évoquer le sort dramatique vécu par la population albanaise du Kosovo. Pas un commentaire indigné, préoccupé, ou simplement compréhensif. «Ils l’ont cherché, ce sont eux qui ont commencé», répète la vox populi, qu’elle soit intellectuelle ou paysanne.

En arrière-fond, une donnée démographique pèse lourd : la Grèce compte actuellement plus de 400 000 immigrés et réfugiés albanais, certains chrétiens, la plupart musulmans. Et d’autres minorités musulmanes, une importante population turque au nord du pays notamment, inquiètent fortement la majorité grecque orthodoxe.

Kéa, peuplée de 2000 habitants seulement, abrite un quart d’Albanais qui y trouvent du travail dans la construction beaucoup plus facilement que dans la région athénienne toute proche. Ici comme là, les hommes attendent dès le petit matin debout au bord des routes qu’une voiture ou une camionnette s’arrêtent, qu’un agriculteur ou un contremaître leur propose du travail pour la journée. Ce marché aux esclaves moderne permet d’espérer un job qui sera payé moins de la moitié du salaire habituel versé aux ouvriers grecs. Un gain indispensable pourtant lorsqu’on ne touche, comme la plupart des Albanais souvent clandestins, aucune aide sociale.

Le lundi de Pâques, la tradition veut, ici et là, qu’on brûle un Judas de paille sur le parvis des chapelles. Cette année, beaucoup de Judas sont partis en flammes sous les vociférations «allez, brûle, Clinton!».

L’antiaméricanisme virulent de la population grecque – qui fait surnommer Madeleine Albright «la chouette en tailleur» – joint à la solidarité historique avec le frère orthodoxe serbe soude, une fois n’est pas coutume, la droite et la gauche politique dans une même indignation face aux frappes aériennes de l’OTAN. La Grèce, très européenne quant il s’agit de toucher des subventions, redevient balkanique d’abord quand il lui faut ouvrir l’aéroport de Salonique aux
avions alliés.

Milosevic est certes considéré en Grèce aussi comme un dictateur sans pitié. Ce n’est pas lui cependant que l’on considère comme responsable de l’exode des Albanais du Kosovo, mais bien le gendarme américain qui, une fois de plus, comme en Irak, n’occasionne que ruines et désastre pour la population.

Parfois, une voix différente, courageuse parce qu’isolée, s’élève, dans un éditorial de journal, dans une conversation de salon. Elle condamne la propagande dominante qui veut qu’en Grèce, on dramatise immédiatement les tensions qui traversent la région et se sente du coup automatiquement menacé par la Turquie voisine, musulmane et ennemie. De telles voix restent marginales.

En ce moment, pourtant, le premier ministre Simitis parvient à faire entendre ses appels à la raison; il ménage de la sensibilité grecque tout en sachant convaincre la classe politique comme la population de rester calmes.

Le jeudi qui suit Pâques, les églises vidées, la ferveur proserbe et la peur d’une guerre terrestre impliquant la Grèce se concentrent à nouveau dans les cafés. Les Grecs, qu’ils soient paysans, intellectuels ou hommes d’affaires, ne changeront pas d’opinion au fil des prochaines
semaines. Le peuple serbe gardera leur appui, quelle que soit la folie de son leader. «S’il faut se battre, eh bien, on se battra.»

Sous le soleil d’avril des Cyclades, réunis autour d’un verre de vin, quelques sexagénaires bombent déjà la torse en s’imaginant partir vers la frontière. L’assemblée rit, ce n’est encore qu’une plaisanterie. Mais si la peur est là, la détermination aussi.

De retour en Suisse, je retrouve dans les média l’évocation omniprésente du drame vécu par les Kosovars et des actions qui se multiplient pour les soutenir. Pas un mot sur le peuple serbe ni sur le front orthodoxe qui se durcit dans les Balkans. Deux heures et demi d’avion et l’on passe, sans transition, d’une solidarité à l’autre.

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Isabelle Guisan, journaliste et écrivain, est à moitié grecque. Elle vit en Suisse, dans le canton de Vaud.