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Sylvie Courvoisier, le silence froissé

Elle ne peut même plus se fier aux contrastes new-yorkais. Dans une ville qu’elle a choisie pour ses extrêmes mordants. Elle est arrivée là en 1998 avec, quoi, trois rideaux et un désordre de partitions. Elle n’avait pas fêté encore son trentième anniversaire. Sylvie Courvoisier, à l’époque, enfouissait ses passions sous une marée de cheveux bouclés, de mèches emberlificotées. Une pudeur, en fait. Qui ne cadenassait jamais ses nerfs, lors de ces concerts de nuit profonde où elle décorait de scotch de carrossier les cordes de son piano.

«C’est mon père qui m’a mis un piano sous les doigts, j’avais six ans.» Très vite, Sylvie Courvoisier cherche son monde. Classique. Jazz. Jacques Demierre, terroriste du clavier improvisé, lui dégotte une place dans ses cours, une place en musique. Nulle part, mais férocement installée.

«Quand je suis arrivée à Manhattan, j’ai souffert. Ils ne pardonnent rien, lors des sessions, si vous n’y arrivez pas du premier coup. Alors, j’ai travaillé.» Une ermite, dans les entrailles de Brooklyn, à un jet de pierre de la foule, plus isolée que jamais.

Elle était jusqu’alors une pianiste médiocre, mais une compositrice de valeur. Elle a tout fait pour que ses phalanges s’adaptent au flux, au reflux, de ses idées. Peu à peu, Sylvie Courvoisier s’est taillé une petite réputation d’être hors norme.

Dans un New York du ni jazz, ni classique, des âmes en quinconce. Autour de John Zorn, le saxophoniste dont les cris ont donné à l’île atlantique sa couleur d’aujourd’hui, elle a commencé à jouer la musique des autres. Participe au projet «Cobra», interprète de la musique juive des origines brûlées. Elle s’insère, par son tempérament silencieux, dans la scène musicale qui fait parler d’elle au tournant du siècle.

Elle n’en tire pas de gloire excessive, de cette carrière véloce. «J’ai surtout appris ici qu’un musicien est un artisan. En Europe, on a tendance à survaloriser la performance artistique. Ici, on gagne sa vie ou pas. Point.» Avec son mari, le violoniste virtuose Mark Fedlman, elle court le cachet, multiplie les chances de conquérir les clubs.

Elle joue au féminin (le trio Mephista), avec un frappeur-clignoteur (Mark Nauseef), un souffleur de tuba, un orgue de barbarie, et une batterie de musiciens qui se fichent comme de leur premier bœuf de la catégorie où ils seront immanquablement classés.

La musique chez Courvoisier ne se définit plus par un style, ni une attitude. Mais une densité. Alors, en 2003, quand elle publie un double album pour le label allemand ECM («Abaton»), celui de Keith Jarrett entre cent autres, ce sont les silences que les gens entendent.

Les thèmes qu’elle a écrits résonnent dans l’obscurité; ils parlent de la ville sans vacarme. Ils ressemblent à Thelonious Monk et à Alfred Schnittke. Deux pôles forts. «Parfois, j’écoute mes compositeurs fétiches et je sais le chemin qu’il me reste à parcourir.»

En 1994, le premier disque de Sylvie Courvoisier s’appelait «Sauvagerie Courtoise». Un autoportrait. Il ne faut pas aller chercher chez elle, même si elle vit au pays des sourires larges et des tapes dans les dos, de complaisance. Elle parle rentré. De l’intérieur. Demi-sauvageonne qui lit beaucoup, se retire souvent. Mais qui, au long d’une trajectoire parfaite, saisit quelque chose de son temps que personne, en Suisse, jusqu’ici, n’avait approché. Une sorte de timidité dans l’effronterie.

Dans n’importe quel autre pays, elle aura déjà récolté toutes les bourses et les prix imaginables. On lui aurait offert une place à vie dans les festivals d’été. Elle s’en tire bien sans les honneurs. Mais, enfin, une belle institution, le Théâtre de Vidy, lui offre une rétrospective à sa mesure. C’est-à-dire sans regard sur le passé. Ce printemps, elle y a rassemblé ses histoires en cours. La musique de Zorn en duo avec son mari. Et son quintette, avec notamment une informaticienne-poète, Ikue Mori.

«Je ne me vois pas finir ma vie à New York. Je me vois encore moins en partir.» Sylvie Courvoisier s’est dessiné un territoire d’indépendance à l’endroit même où tous les musiciens du monde se donnent un jour rendez-vous. Ici, entre les boulevards sans fin et les bistrots sans fumée, elle a écrit sa meilleure partition. Celle d’une femme dont l’empreinte se creuse dans un murmure.