CULTURE

Quand Enrique Vila-Matas rejoint Robert Walser

Après une entrée fracassante dans notre espace littéraire, l’auteur catalan se hisse avec son dernier ouvrage parmi les maîtres contemporains de la métamorphose. Balade littéraire.

L’autre jour, parcourant à petits pas l’espace encombré de statues de la Fondation Gianadda, je pensais — tout en admirant les œuvres entremêlées de Camille Claudel et d’Auguste Rodin — à l’injustice des passions humaines, au lourd tribut trop souvent payé par la femme qui, jadis en tout cas, se laissait entraîner par ses amours au-delà des frontières admises.

Rodin aimait, certes, mais il aimait plus encore sa carrière et Camille, désespérée, désemparée, délestée de son moi, passa d’une crise à l’autre et glissa inexorablement vers l’effacement social, la réclusion dans une maison d’aliénés, la disparition totale, corps et œuvres. De 1913 à 1943. Pendant 30 ans.

Ce n’est qu’au cours de ces dernières années que l’on a redécouvert la beauté de son travail. Il est en partie exposé à Martigny, ne le ratez pas!

Son long séjour en asile psychiatrique me portèrent à faire le rapprochement avec le sort de Robert Walser, l’écrivain qui lui aussi passa les trente dernières années de sa vie dans des asiles. J’étais justement en train de dévorer un livre, le «Docteur Pasavento» d’Enrique Vila-Matas, dont le fil se déroule autour de Walser et autres personnalités spécialisées comme lui dans le retrait, la disparition.

Vila-Matas a tissé une intrigue absolument passionnante où, tout en maniant le «je» de la première à la dernière page, il embrouille à tel point le lecteur que l’on ne sait plus qui se cache sous la carcasse de ce «je», ni même où il se trouve, et encore moins si nous sommes dans la réalité ou la fiction. «Camille Claudel serait un personnage idéal pour Vila-Matas», me disais-je. Je ne me trompais pas. J’allai, quelques jours plus tard, la retrouver à la page 388!

Il est rare, parlant d’un livre, de devoir commencer par sa couverture. Celle de «Docteur Pasavento» porte la photo d’un homme encore jeune vêtu avec élégance et d’une petite fille de trois ou quatre ans debout sur une chaise. La légende m’apprend qu’il s’agit de l’écrivain Emmanuel Bove et de sa fille Nora photographiés vers 1924 au jardin du Luxembourg.

Bove! Un autre illustre disparu qui, comme Walser, quoiqu’ayant obtenu une certaine reconnaissance de son vivant, ne connut le succès qu’un demi-siècle après sa mort. J’avais dans ma jeunesse acheté pour 2 francs chez un bouquiniste un curieux volume intitulé «Les œuvres libres. Recueil littéraire mensuel ne publiant que de l’inédit». C’était chez Fayard. Le numéro datait de décembre 1931 et j’y lus une nouvelle de Bove, «Un Raskolnikoff», dont les premières lignes fouettèrent mon vague à l’âme d’adolescent :

    Changarnier s’assit dans le seul fauteuil de sa chambre misérable. Il neigeait depuis la veille et des flocons venaient se poser sur les vitres des fenêtres ainsi que des insectes sur un mur.

    Changarnier regarda ses chaussures usées. «Je vais être mouillé si je sors, pensa-t-il, mais si je reste, que vais-je faire?» Il se leva, alluma une cigarette. Il n’avait pas soif et il avait envie de boire. Il n’avait pas faim et il avait envie de manger. Il jeta sa cigarette, car il n’avait pas envie de fumer. Dans l’air froid de sa chambre pourtant close, une odeur désagréable flottait. «Je ne suis tout de même pas un zéro», murmura-t-il.

Bove resta à jamais dans un coin de ma mémoire. Mais je dus attendre longtemps avant de retrouver sa trace dans une librairie.

Soudain, au début des années 1980, un éditeur, le Castor astral sauf erreur à moins que cela ne fût Flammarion, remit Bove sur le marché. Avec succès.

En quelques années, toute son œuvre fut publiée que je lus avec la passion et le respect dus à un homme qui, en son temps (au sortir de la Grande Guerre), fut en toute modestie, en toute discrétion, d’une modernité à laisser pantoises les avant-gardes autoproclamées.

Or voici que Vila-Matas me met une évidence sous le nez. La parenté entre Bove et Walser. J’ai déjà raconté l’an dernier sur ce petit écran ma découverte de Robert Walser, aussi ne vais-je pas en rajouter une couche. Mais Vila-Matas a raison. L’arpenteur du bitume parisien et le promeneur solitaire sont frères. Que dit-il de Walser? Ceci par exemple:

    Outre qu’il était un maître dans l’art de la disparition, il donne l’impression d’avoir su percevoir avant beaucoup dans quel sens évoluerait la distance entre l’Etat et l’individu, la machine du pouvoir et la personne. Vous me suivez ? J’aime chez Walser son ironie secrète et son intuition prématurée que la bêtise allait avancer irrémédiablement dans le monde occidental (…) J’aime, par ailleurs, chez Walser, son héroïque désir de se libérer de la conscience, de Dieu, de la pensée, de lui-même.

Au-delà de sa passion walsérienne, notre auteur catalan écrivant en castillan a bien d’autres ressources. Non seulement il ressuscite d’une certaine manière d’innombrables Lazare de la littérature, mais il projette de fins rais de lumière sur des faisceaux d’affinités entre, par exemple, des rues de villes que rien de prime abord ne semble rapprocher.

Qui penserait à mettre en parallèle la rue Vaneau du VIe arrondissement de Paris et la très zurichoise Spiegelgasse? Vila-Matas, bien sûr.

En s’appuyant là sur Marx, Gide, Bove et l’Hôtel de Suède, ici sur Lénine, Tzara, le Cabaret Voltaire :

    J’ai continué de marcher dans la Spiegelgasse, ma rue Vaneau de la ville de Zurich; je me suis arrêté devant la maison où est mort, en 1837, le dramaturge Georg Büchner, puis je suis allé jusqu’au numéro 23, l’immeuble où, au deuxième étage, un jeune Robert Walser écrivit une partie des «Rédactions de Fritz Kocher», ce premier livre dans lequel il établit les fondements de sa future désertion de l’écriture (…).

Enrique Vila-Matas a fait une entrée fracassante dans notre espace littéraire en 2002 avec la traduction de son «Bartleby et compagnie» chez Bourgois qui le hissa parmi les grands auteurs contemporains. Avec ce «Docteur Pasavento», il se hisse un peu plus haut et prend place, aux côtés du regretté W. G. Sebald, parmi les maîtres contemporains de la digression, de la métamorphose, du cheminement à l’écart.

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«Docteur Pasavento», par Enrique Vila-Matas, traduit de l’espagnol par André Gabastou, Bourgois, Paris, 2006, 430 pages.