Quelle déferlante! Un vrai tsunami historique. Depuis quelques semaines les commémorations squattent des pages entières de vos quotidiens matutinaux, suscitent des commentaires larmoyants dans vos radios préférées, ressurgissent le soir dans votre télévision. Comme si ce n’était pas largement suffisant pour culpabiliser le pékin au moins jusqu’à l’apparition des premières primevères, au retour du gazouillis des oiseaux, on s’acharne à presser le passé comme un citron, comme s’il s’agissait de faire rendre gorge à l’histoire. Tout de suite, sans plus attendre.
Vous êtes à l’AVS? Vous avez souffert dans votre jeunesse? On vous a menés à la trique, placés dans des orphelinats minables? Alors vous êtes bon pour le conseil de révision historique. On va ameuter les autorités, mobiliser les Eglises, solliciter les témoins. Pour mettre la réalité à plat. Car sans platitude, la réalité n’a pas de valeur. Pour gommer la distance, parce que l’histoire est immédiate.
Immédiate au sens propre: une claque de 1930 vaut une claque de 2004, ce qui est aussi faux que de prétendre qu’un franc de 2004 vaut un franc de 1930. Entreprise dérisoire autant que ridicule. Comme s’il était possible de rectifier les erreurs du passé en gommant non seulement les erreurs mais aussi leur contexte.
Comme si ces erreurs, dues à un déficit de civilisation, ne relevaient pas aussi directement de choix politiques admis par une large majorité de la population.
De même qu’aujourd’hui une large majorité de la population accepte la criminalisation des migrants qui ne résistent pas à une mondialisation dont ils ne sont ni les auteurs ni les responsables. Ou qu’une large majorité continue de saccager sans état d’âme la nature à force de corrompre l’atmosphère au CO2.
Ou encore qu’une large majorité persiste à bétonner notre minuscule espace vital en le parsemant joliment de routes, villas individuelles et mitoyennes, entrepôts divers et coquettes usines (voir Galmiz).
Dans un autre registre, plus proche du cœur, il conviendrait de parler des vieux qu’on stocke dans des EMS; de la mort, ce tabou qu’on ne sait plus comment traiter; des mourants que l’on a de la difficulté à entourer. Qui sait si un jour nos descendants ne nous reprocherons pas ces déviances égoïstes comme les anciens orphelins d’aujourd’hui réclament justice.
Notre histoire comme l’histoire de tous les peuples, est encombrée de pages peu glorieuses. Mais la responsabilité première de cette absence de gloire n’est pas morale, elle est politique.
Si Pro Juventute a pu séquestrer et disperser les enfants Jenisch, si les asiles de fous fonctionnaient comme des cavernes médiévales, si on châtrait les ivrognes, les malades et les déviants, si les orphelinats – catholiques ou non – étaient des bagnes, ce n’était pas par choix moral ou religieux, mais pour des raisons politiques, de civilisation, de «Kultur» comme on dirait en Suisse allemande.
Parce que dans les années 30, le gouvernement de la Suisse, les citoyens suisses et l’opinion publique étaient majoritairement à la droite de la droite. Réactionnaire, autoritaire, atrabilaire. Comme aujourd’hui.
Exactement comme aujourd’hui où nous laissons appliquer des mesures de contrainte pensées par des fonctionnaires bercés par le nazisme, où la mort d’un innocent réfugié paumé derrière des barbelés ne nous arrache même plus un froncement de sourcil. Où la condamnation à la ruine de milliers de paysans par M. Deiss et ses bureaux ne fait même plus la une des journaux.
Toute victime est digne de respect, c’est l’évidence. Que ceux qui ont souffert autrefois trouvent enfin compensation et réconfort relève aussi de l’évidence. Mais gare aux trompe-l’œil historiques! C’est le présent qui compte. Aujourd’hui la honte suisse s’appelle racisme, xénophobie, égoïsme national. Cela se résume en un parti et un nom: UDC et Blocher.