GLOCAL

Le début de ce XXIe siècle ressemble à la fin du XIXe

Le match Davos-Porto Alegre ne fait plus recette. De part et d’autre, on cherche une dimension morale pour répondre à l’accélération de la mondialisation, et c’est l’image de Zola qui s’impose.

Il y a comme un coup de froid sur les passions mondialistes ou altermondialistes.

Au moment où les deux grands forums concurrents mettent la clé sous leurs paillassons respectifs jusqu’à l’an prochain, force est de constater qu’une forme de lassitude s’est emparée tant des acteurs que des spectateurs. Le match Davos-Porto Alegre ne fait plus recette.

Si Klaus Schwab en est réduit à faire appel à Angelina Jolie ou à Sharon Stone pour vendre sa marchandise, cela signifie que le World Economic Forum est devenu une banale machine à faire de l’argent qui, comme n’importe quelle autre, nécessite de temps en temps un apport de sang frais pour rebondir.

A Porto Alegre, sous le soleil brésilien, la revendication routinière plombe aussi les tenants de la révolution mondiale antimondialiste. On pique du nez dans les problèmes d’intendance. La fière bannière de la «démocratie participative» est toujours brandie avec vigueur. Mais il est de plus en plus difficile de cacher le fait que ce type de démocratie gère la vie sociale de base des pays industrialisés depuis longtemps.

Et si Madame Mitterrand plaide pour une nationalisation (ou une déprivatisation, selon que l’on regarde les choses de Davos ou de Porto Alegre!) des ressources en eau de la planète, il est difficile de faire passer cette mesure pour autre chose qu’elle est. Une réforme, pas une révolution.

Passant d’un forum à l’autre, Luiz Inacio Lula da Silva, l’ouvrier devenu président, indique avec clarté la marge de manœuvre dont disposent les grands de ce monde, celle que leur laisse le pragmatisme le plus terre à terre: un coup en haut, un autre en bas; un regard à gauche, un autre à droite; une mesure locale, une autre globale. La victoire du «glocal», soit du n’importe quoi, du bricolage universel, de l’absence de vision.

Une autre preuve? Regardez la visite, samedi 29 janvier, du vice-Premier ministre chinois Huang Ju à Davos. Alors qu’au même moment, son gouvernement enterre à la va-vite sous la protection d’énormes forces de polices l’ancien dirigeant réformateur Zhao Ziang, il vante le miracle économique chinois et promet une Chine plus ouverte aux investisseurs étrangers.

Ce dignitaire communiste a donc compris, comme Zhao Ziang bien avant lui, qu’il n’est pas possible d’empêcher la circulation du capital. Mais il ne nous dit pas ce que son régime propose aux ouvriers qui triment 12 heures par jour, sept jours sur sept, pour un salaire de quelque cinquante francs suisses.

L’ouvrier chinois n’est pas le seul de par le monde à connaître ce type d’inhumanité. A voir les statistiques et les enquêtes sociologiques, nombre d’individus partagent son sort non seulement dans les continents déshérités, mais même – mutatis mutandis – dans les pays riches, Suisse comprise.

Or dans nos cultures, la figure de l’ouvrier chinois d’aujourd’hui se retrouve dans les œuvres de Dickens ou de Zola. Ces écrivains de la seconde moitié du XIXe siècle rendaient compte du désespoir de gens qui, après les formidables impulsions données par les révolutions de 1789, 1830 et 1848 se voyaient condamnés à une exploitation terrible et sans fin tant le pouvoir politique issu des contre-révolutions paraissait ferme.

Il y a une grande parenté entre la fin du XIXe et le début du XXIe siècle, deux périodes marquées une vive accélération de la mondialisation. Elle se trouve dans le règne absolu de l’économie sur les hommes, même sur ceux qui pensent détenir le pouvoir ou une parcelle de pouvoir.

Cette parenté se retrouve dans la recherche de solutions et la quête d’une dimension morale, éthique. Autrefois, on chercha ces solutions dans le socialisme. Aujourd’hui, le flou règne, car il faut inventer de nouvelles utopies, ce qui n’est jamais facile dans des sociétés marquées du signe de la contre-révolution.