«Depuis la pandémie et la démocratisation du télétravail, les exigences vestimentaires des entreprises se sont détendues: beaucoup d’employés ont troqué leurs chaussures de bureau contre des baskets. Le constat est le même pour les chaussures pour femmes, les hauts talons sont de plus en plus rares.» Yohan Seror, cordonnier à Genève depuis près de 25 ans, explique comment la mode du «smart casual» marque un tournant pour sa profession. Dans son magasin, les kits de nettoyage, déodorants ou peintures pour sneakers côtoient désormais ceux destinés aux chaussures en cuir. La majorité des propriétaires de baskets y vient pour changer leur semelle ou effectuer un «soin». Pour un nettoyage complet et une nouvelle semelle, il faut compter 80 francs. Pour les chaussures en cuir, le prix moyen d’une réparation varie entre 40 et 100 francs.
«La plupart des chaussures en cuir que nous réparons coûtent entre 500 et 1’500 francs, explique Yohan Seror. Ce sont des prix plus élevés que la plupart des baskets, mais la différence principale c’est que celles-ci ne sont pas faites pour être réparées: les colles sont différentes, les semelles également. Cependant les techniques de cordonnerie classiques nous permettent de réparer des baskets. Nous nous sommes adaptés pour travailler sur ce genre de chaussure. La seule autre option était de réduire les effectifs.»
À la cordonnerie de Neuchâtel, située dans la vieille ville, cinq générations d’artisans se sont succédé depuis 1890. Edgar Soares, l’actuel cordonnier, constate la même évolution. «J’observe une baisse de la demande de manière générale. En revanche, les clients m’apportent de plus en plus de sneakers. Sans cette demande grandissante, je devrais fermer boutique.» Le succès de cette icône du sportswear ne surprend pas le cordonnier neuchâtelois. «La souplesse des baskets offre du confort. C’est une alternative intéressante si l’on a des pieds plus sensibles, pour les personnes âgées par exemple. De plus, c’est un effet de mode, il faut s’adapter pour essayer de répondre au mieux aux nouveaux besoins des clients.»

En moyenne, on se chausse désormais moins cher. Au niveau mondial, les chaussures vendues à moins de 250 dollars représentent désormais 42% des parts de marché, selon le rapport 2025 de JOOR, une plateforme de vente en gros. Mais les sneakers bénéficient de l’engouement de certains collectionneurs, et les marques l’ont bien compris. Le prix d’une paire classique varie entre 100 et 200 francs mais certaines marques, comme Gucci, proposent des modèles de luxe dépassant les 1’000 francs. «À ce prix-là, les gens réfléchissent à deux fois avant de les jeter. Il devient souvent plus rentable de les réparer. D’autant qu’un changement de semelle, par exemple, coûte en général moins de 30 francs», précise Edgar Soares.
Un métier intemporel
Avec ces grands morceaux de cuir, de chaussures, de ceintures, de sacs, sa vieille radio et ses machines construites dans les années 1960, l’atelier de Yohan Seror semble figé dans le temps. «Quelques matières évoluent mais les techniques restent essentiellement les mêmes. Ce n’est pas la première crise que nous traversons, je pense qu’il y aura toujours de la demande pour du travail bien fait», dit l’artisan.
Malgré ces chiffres en baisse à Neuchâtel, Edgar Soares se montre lui aussi optimiste. «Mon maître de stage pensait que l’arrivée du caoutchouc allait tuer notre métier. Chaque génération de cordonnier doit composer avec un grand tournant. La mode est cyclique. Les chaussures en cuir finiront par redevenir tendance.» Le dernier rapport de la plateforme JOOR semble en effet indiquer que les ventes de sneakers ont atteint leur pic en 2023, et reculent depuis lors.
Mais désormais, un nuage inattendu assombrit l’horizon des réparateurs de chaussures: l’essor de l’intelligence artificielle. Certes, il paraît encore difficile d’imaginer une IA ressemeler des chaussures, mais Yohan Seror en redoute les effets indirects. «La majorité de ma clientèle vient du milieu bancaire ou juridique, deux secteurs menacés par l’IA.»
Une version de cet article réalisé par Large Network est parue de la magazine «PME».