Dossier réalisé par Gabriel Sigrist, Julien Crevoisier et Erik Freudenreich
De Genève à Sion, l’arrachage de ceps a commencé dans de nombreux vignobles. Cette pratique, subventionnée par l’Etat «à condition que l’éventuelle replantation ne se fasse pas avant dix ans», est un crève-cœur pour les vignerons. Elle illustre l’ampleur de la crise que traverse aujourd’hui la viticulture suisse.
L’an dernier, les vendanges suisses ont produit 82 millions de litres de vin, tandis que 126 millions ont été importés. Dans un contexte de recul de la consommation et de marché très libéralisé, la concurrence étrangère exerce une pression croissante sur les producteurs suisses. La situation a fait réagir la Berne fédérale. En plus d’une aide de 10 millions de francs destinée à accompagner le redimensionnement des parcelles viticoles, le Conseil fédéral, sous l’impulsion du ministre de l’économie et ancien vigneron Guy Parmelin, souhaite durcir les conditions d’importation en conditionnant l’obtention de quotas de vin étranger à l’achat de raisins suisses. Les entreprises importatrices participeraient donc à la valorisation de la production nationale.
Face à l’évolution des habitudes de consommation, observée depuis plusieurs années, la branche commence aussi (et enfin) à s’adapter. Plusieurs producteurs pionniers ont ainsi lancé des gammes de vins désalcoolisés dans le canton de Vaud et du Valais. D’autres s’inspirent des tendances internationales pour séduire une clientèle qui se tourne vers des vins plus légers, pétillants ou nature, ou plus qualitatifs. Le développement à l’export constitue une autre piste pour consolider un secteur qui dépend encore à plus de 98% de la demande intérieure. La viticulture suisse traverse une tempête majeure, et il lui faudra des années pour retrouver son équilibre. Des producteurs aux importateurs, en passant par les politiques, tous misent sur la résilience d’une activité introduite en Suisse il y a plus de 800 ans, et qui s’est imposée comme l’un des symboles de la culture et du paysage helvétiques.
Le chiffre clé:
-21% en un an
C’est la chute de la consommation de vins rouges suisses selon le dernier rapport de l’Office fédéral de l’agriculture publié en 2025. En comparaison, la demande pour les rouges étrangers a fléchi de -3,7%.
«C’est la pire crise que la branche n’ait jamais connu»
Le vignoble suisse souffre d’une consommation décroissante et d’une concurrence étrangère toujours plus féroce. Le secteur oscille entre détermination et résignation.
La population boit toujours moins, notamment du fait des jeunes générations qui prennent le danger des excès d’alcool bien plus au sérieux que leurs aïeux. En Suisse, la production indigène reste toutefois largement inférieure à la demande, couverte à près de deux tiers par les vins importés. Une situation qui nourrit la frustration de certains producteurs qui appellent à une meilleure protection des vignobles locaux. Le soutien politique reste pour l’heure timide. Certains acteurs de la branche s’organisent pour répondre aux nouvelles tendances des consommateurs.
- La sobriété devient tendance
Les ventes de vin en Suisse ont reculé de près 26% en 30 ans. A l’échelle mondiale aussi, la consommation de vin ne cess de diminuer depuis une dizaine d’années. En 2025, l’Organisation internationale du vin (OIV) a estimé le volume consommé dans le monde à 214 millions d’hectolitres, soit 3,3 % de moins qu’en 2023. La consommation mondiale a ainsi atteint son plus bas niveau depuis plus de 60 ans. Selon l’organisme basé à Dijon (F), la filière est confrontée aux mêmes aléas inflationnistes et géopolitiques que le reste de l’économie mais, en plus, le vin n’est plus aussi tendance, notamment auprès des jeunes. Interrogé à ce sujet, le groupe vaudois Schenk, l’un des principaux encaveurs romands, se montre résigné. «Il faut se rendre à l’évidence, ce déclin est structurel. Nos ventes sont sous pression comme pour tous les intervenants du secteur.» Cette tendance de fond est notamment due à une prévention accrue et à une prise de conscience du public face aux dangers de l’alcool. Pour répondre à cette évolution rapide de la demande, une solution consiste à privilégier les variantes à faible teneur en alcool, ou désalcoolisées. Mais cette transition se heurte à des écueils techniques majeurs. «Nous l’avons constaté avec la bière: le développement d’alternatives sans alcool à la hauteur des attentes du consommateur peut prendre 20 à 30 ans», estime Philippe Herminjard, chargé de projet auprès de la fédération Vignoble Suisse. Certains commencent toutefois à s’organiser en ce sens. Début 2026, 17 producteurs issus de différentes régions du pays se sont réunis à Perroy (VD) pour produire du vin désalcoolisé selon une technique dernier cri. Près de 33’000 bouteilles ont ainsi été produites.
- Des frontières «grandes ouvertes»
Le vignoble suisse est loin de se trouver dans une situation de surproduction de vin stricto sensu, dans la mesure où les volumes produits par les vignes suisses sont largement inférieurs à la quantité totale de vin consommé dans le pays. Les vins étrangers subissent également la baisse de la demande, mais nettement moins que les crus indigènes. En 2025, l’Office fédéral de l’agriculture relevait que la part de marché des vins suisses avait reculé de 3,4%, pour s’établir à 35,5%. La chute a été particulièrement rude pour les vins rouges, avec un recul de 20% sur un an. Les défenseurs du terroir y voient le résultat d’une concurrence asymétrique avec les vins internationaux, dont les coûts de production sont bien plus faibles. Or, les vignerons suisses ne profitent pour l’instant pas – ou peu – du libre-échange: 98% de la production est destinée au marché intérieur. C’est nettement plus qu’en moyenne mondiale (58,4% en 2022 selon l’OMC).

Depuis 2001, la Suisse autorise l’entrée sur son territoire de 170 millions de litres de vin étranger à des conditions tarifaires préférentielles. Au vu des niveau de consommation actuelle, certains estiment cette mesure dérisoire. «En 25 ans, les contingents d’importation n’ont jamais été atteints. Dans un contexte où la consommation chute, on peut sérieusement s’interroger sur leur utilité. Actuellement, on peut dire que les frontières sont grandes ouvertes», observe Philippe Herminjard. Certains professionnels de la branche appellent la Confédération à se montrer plus ferme vis-à-vis de l’importation de vins. Les réponses politiques commencent à s’articuler. Une coalition de près de 500 vignerons s’apprête à lancer une initiative fédérale exigeant de baisser les contingents tarifaires. En septembre 2025, le Grand conseil vaudois, sous l’impulsion de l’UDC et du PLR, a adopté une résolution demandant de conditionner l’attribution des parts des quotas aux importateurs qui achètent aussi du vin suisse. Certains brandissent ces mesures protectionnistes, mais elles sont loin de faire l’unanimité chez les représentants de la branche et il n’est pas sûr qu’elles recueillent le soutien du Palais fédéral.
- Un problème trop «welsch» pour intéresser Berne
Si la Suisse veut réduire ses importations de vin, il est très probable qu’elles doivent le faire aux dépens d’autres secteurs agricoles qui exportent davantage, notamment la filière fromagère. Les contingents tarifaires ont été négociés avec les gouvernements étrangers et ne peuvent pas être modifiés unilatéralement sans contrevenir aux règles de l’OMC.
La politique fédérale se retrouve contrainte d’opérer une inconfortable pesée d’intérêts entre les différentes branches. Au vu de la concentration du vignoble dans les régions latines (environ 80% de la production nationale), la question alimente par ailleurs le clivage entre les parlementaires romands et alémaniques. Les germanophones étant largement majoritaires, leur soutien est indispensable pour que la Suisse puisse renégocier les quotas d’importation de vin. Mais jusqu’à présent, le sort du vignoble suisse n’a pas réussi à mobiliser les forces politiques d’outre-Sarine. «Depuis 1994, nous avons relevé 44 interventions parlementaires au sujet des contingents tarifaires. Toutes ont été refusées», poursuit Philippe Herminjard.
- Potentiel inexploité
La filière doit aussi évoluer avec son temps. Au-delà de la tendance au «no-low» (sans alcool ou à faible teneur en alcool), les attentes des consommateurs évoluent aussi sur le segment des boissons alcoolisées. Le vin mousseux est aujourd’hui perçu par beaucoup comme une oasis de prospérité, avec une croissance attendue avoisinant les 5% d’ici 2030. La marge de progression pour les vins suisses est importante. Selon une étude réalisée par la Haute école de viticulture de Changins (VD), les parts de marché du vin mousseux suisse en grande surface ne représentent que 12% en Suisse romande et 3% en Suisse alémanique. Les vins effervescents consommés par les Romands proviennent majoritairement d’Italie (49%) et de France (33%). La faible part de marché des vins mousseux en Suisse, pays dont la tradition s’inscrit dans les vins tranquilles, offre une nouvelle opportunité de valorisation de la production vitivinicole suisse. Répondre à cette nouvelle demande demande toutefois des efforts tant de la part des acteurs de la branche que de la classe politique. Les premiers pour adapter leurs modes de production et les seconds pour s’assurer de conditions-cadres adéquates pour que les vins suisses puissent se mesurer à la concurrence étrangère. Actuellement, les vins mousseux ne font pas partie des produits soumis aux contingents d’importation. Bonne nouvelle: le chasselas, variété la plus cultivée en Suisse, avec près d’un quart des surfaces, est un candidat crédible pour le développement d’une variante pétillante.
La Confédération mise sur les aides financières et la recherche
Fin 2025, les chambres ont accordé une enveloppe de 10 millions de francs supplémentaires à la branche viticole. Des ressources destinées à «investir de manière ciblée dans le maintien et le développement de structures compétitives», selon le communiqué de la Confédération. En 2026, il a toutefois été précisé que ce montant serait utilisé dans le cadre des plans d’arrachage de vignes mis en place par les cantons, notamment en Valais, dans le canton de Vaud et à Genève. Mais la Confédération soutient aussi le vignoble par d’autres moyens. Fin janvier, l’agroscope, le centre fédéral de recherche en agronomie, annonçait l’arrivée de 7 nouvelles variétés de vigne, résistantes au mildiou et à l’oïdium, des maladies qui endommagent régulièrement les récoltes. Les pépiniéristes devront bientôt planter ces nouveaux cépages. Les premiers plantages sont attendus pour 2029.
Quand le vin suisse se réinvente
Une vingtaine de viticulteurs viennent de participer à des essais de désalcoolisation. Une première étape vers un centre dédié au vin sans alcool en Suisse romande.
En novembre 2025 et en février 2026, deux sessions pilotes de désalcoolisation ont réuni 17 producteurs issus de cinq cantons romands à Perroy (VD). Près de 29’000 litres de vin y ont été traités, pour un total de 33’000 bouteilles. À l’initiative de ce projet inédit en Suisse: Marc Vicari, fondateur de l’entreprise «La Vigneronne – pleasure for everyone». Son objectif: convaincre les producteurs de s’engager dans l’élaboration de vins sans alcool de grande qualité et de participer à la création d’ici à quelques mois d’un centre de désalcoolisation doté d’équipements de dernière génération. Pour cet entrepreneur qui a fait toute sa carrière dans le domaine viticole, l’intérêt pour le vin sans alcool est né d’une expérience personnelle. «Il y a trois ans, un intermède médical m’a obligé à faire une pause dans ma consommation. Pendant cette période, je me suis tourné vers le gin sans alcool, ayant constaté qu’il n’existait quasiment aucune production de vin suisse sans alcool.»
Il s’intéresse alors à l’offre disponible à l’étranger. «En France, le vin sans alcool est conçu le plus souvent dans une optique industrielle, où la notion de produit d’origine se perd et le résultat s’avère souvent décevant.» Il se tourne alors vers l’Allemagne. «Dans la région du Palatinat, j’ai rencontré un producteur qui est devenu mon mentor, Christian Nett. C’est avec lui que j’ai découvert qu’il est possible de fabriquer des vins sans alcool véritablement qualitatifs, qui figurent par ailleurs sur la carte de nombreux restaurants allemands.»
Tendance de fond
L’émergence de ces produits s’inscrit dans une tendance de fond où la consommation d’alcool tend à se raréfier notamment chez la jeune génération, constate Karine Szegedi, responsable du secteur Consommation chez Deloitte Suisse. «Boire un verre de vin à midi est devenu presque exceptionnel pour les personnes en activité, tandis qu’au sein des jeunes générations, il est aujourd’hui socialement accepté de sortir et de faire la fête sans boire d’alcool. Par ailleurs, les jeunes conducteurs passent désormais trois ans avec un permis à l’essai qui impose une tolérance zéro pour l’alcool. Cela crée des habitudes durables.»
S’y ajoute l’essor des médicaments de type GLP-1, utilisés pour la perte de poids, qui entraînent souvent une baisse drastique de la consommation d’alcool. «Aux États-Unis, environ 14% des adultes utilisent déjà ces médicaments, une tendance qui commence aussi à apparaître en Europe, avec environ 4% des adultes y ont recours au Royaume-Uni et 8% en Allemagne.» Les outils de santé connectée jouent aussi un rôle dans ce phénomène. «Des dispositifs comme la bague Oura, qui mesure la qualité du sommeil, peuvent signaler l’impact de la consommation d’alcool, et influencer le comportement des utilisateurs.»
Désacraliser le vin
Ces boissons sans alcool sont relativement bien acceptées, mais le vin désalcoolisé en est encore à ses débuts, estime l’experte. «Peu de consommateurs ont eu l’occasion d’y goûter et l’offre reste limitée. Les vignerons eux-mêmes ne sont pas toujours convaincus.» Produire un vin sans alcool reste un exercice délicat. Comme la désalcoolisation a tendance à exalter les caractéristiques du vin, il est essentiel de commencer avec un vin sans défauts. «En Suisse, nous avons la chance de produire d’excellents vins blancs et rosés, ce qui constitue une très bonne base», souligne Marc Vicari. Autres pionniers du «no-low» romands: Maxime Dizerens s’est illustré par sa gamme de vins sans alcool produit et embouteillés à Lutry (VD). À Môtiers (NE), la Maison Mauler propose désormais des vins mousseux sans alcool.
Un autre défi concerne la valorisation de l’alcool extrait. «Pour l’instant, nous sommes obligés de le détruire, ce qui est dommage car il est de très grande qualité. Nous cherchons donc des pistes de valorisation dans les domaines pharmaceutique, alimentaire ou industriel», dit Marc Vicari.
Pour l’heure, sa priorité demeure le bouclement du budget du centre de désalcoolisation. «Je suis assez optimiste, nous recevons de nouvelles demandes chaque semaine.» L’entrepreneur relève que son projet s’inscrit dans l’évolution du monde viticole suisse. «Dans les années 1980, la Suisse produisait très peu de types de vins différents. Les années 1990 ont vu émerger davantage de rosés.» Cette étape a contribué à désacraliser le vin auprès de nouvelles générations. «Le vin sans alcool s’inscrit dans cette logique. À terme, il pourrait devenir normal pour une cave d’avoir une ou deux références sans alcool dans son assortiment.»
Une version de ce dossier est parue dans le magazine PME.