«Les friches industrielles sont idéales pour la circularité: les volumes de matériaux sont immenses! C’est un organisme vivant, on est toujours en train d’adapter et modifier les espaces», se réjouit Marlon Biétry, architecte en charge du projet Condor. En expérimentant la revalorisation des matériaux et la mixité des usages, le site de l’ancienne usine de vélo est devenu un véritable laboratoire de la transition durable d’anciennes installations désaffectées. La démarche passe notamment par le réemploi des vestiges légués par l’usine, comme des cloisons ou des structures réutilisables. «Il est souvent moins cher de réaffecter les matériaux à de nouveaux usages que de s’en débarrasser à la déchetterie.»
Fondée en 1893, la fabrique Condor assemblait les vélos et les motos destinés à l’Armée suisse. Après des décennies de croissance, l’entreprise traverse plusieurs crises liées à l’abandon des contrats militaires dans les années 1980. Le rachat en 2007 par FAST Aero Sport Technologies – une entreprise aéronautique de Granges (SO) – permet de préserver les emplois pendant quelques années. Après plusieurs changements d’actionnariats, l’entreprise fait faillite en 2012 et le site est racheté par Rainier Biétry, ingénieur aéronautique. Aujourd’hui son fils Marlon, architecte, est pleinement impliqué dans les travaux de revalorisation. «On a toujours eu en tête de transformer cette friche en zone mixte, explique Marlon Biétry. En 2015, alors que j’étais encore étudiant en architecture, j’ai fait un stage chez Condor afin de faire des projections à long terme quelles types d’occupation avec les différentes typologies du site.» En 2020, un projet transitoire est lancé et les surfaces sont progressivement assainies et réinvesties. Quatre ans plus tard, Condor est sélectionnée avec trois autres friches jurassiennes pour servir de «sites démonstrateurs» SwissRenov. Lancée par la société jurassienne de soutien à l’innovation Creapole et la Haute école HE-Arc, l’initiative promeut la rénovation des friches selon un modèle fondé sur la circularité et la préservation des ressources. Les travaux s’étendront jusqu’en 2028.
Laboratoire
Mais SwissRenov ne s’arrête pas à la revalorisation du bâti. Le projet a aussi une dimension économique, sociétale et environnementale. Dans ce cadre, Condor est un laboratoire de réhabilitation et servira de modèle pour des projets similaires dans toute la Suisse. «C’est un des critères d’Innosuisse: le projet doit être réplicable», explique Nicolas Babey, professeur à la HE-Arc et chef du projet.

Au total, 31 partenaires, issus majoritairement de l’arc jurassien, prennent part à Swissrenov. «Tout cela forme un écosystème. L’idée est d’aller dans le sens d’une nouvelle économie de la construction, ajoute Marlon Biétry. Les partenaires sont principalement de la région. Dans un petit canton comme le nôtre, les collaborations vont de soi!» Le budget global s’élève à 5,2 millions de francs. «Deux tiers proviennent d’Innosuisse et un tiers des partenaires», explique Nicolas Babey. «Un inventaire des friches du canton du Jura a identifié 91 sites, pour un total de 51 hectares. Ces sites permettraient d’accueillir 2’100 habitants et autant d’emplois. Aujourd’hui, il faut densifier les zones bâties et ne plus s’étendre sur les terres agricoles», souligne Marlon Biétry. Un objectif fixé par la loi sur l’aménagement du territoire votée en 2014.
L’usine au milieu du village
Environ 80% des 6’000 m² de l’usine Condor sont des espaces non chauffés, loués par des entreprises locales de construction comme lieu de stockage. Les 20% restants abritent des bureaux et des ateliers. Cette multimodalité permet d’assurer les charges tout en préparant l’avenir. «Nous visons la mixité, avec de l’artisanat, des commerces, des activités tertiaires, et même des logements. Courfaivre est un village dortoir, l’idée est d’amener des services et de l’activité, espère Marlon Biétry. L’usine deviendra un deuxième centre.» Le projet vise à dynamiser l’économie locale et le cadre de vie, tout en réduisant l’impact écologique.
Condor devient aussi un lieu de culture. «Les pièces qu’on peut allouer aux expositions ou aux projets artistiques sont aussi de bons espaces pour le stockage, qui est plus lucratif. Mais les événements culturels nous apportent énormément en termes de communication, d’image et de visibilité», poursuit Marlon Biétry. À ce titre, l’association «Aux Arts!», fondée par Condor et visarte.jura, organise ses expositions et biennales dans l’ancienne usine depuis 2020.
Une version de cet article réalisé par Large Network est parue dans PME Magazine.