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Pouvoir d’achat: la fin de l’exception suisse? (partie 2)


Dossier réalisé par Julien Crevoisier, Carole Berset, Erik Freudenreich et Gabriel Sigrist


Un Suisse sur deux doit réduire ses dépenses en 2026

La moitié des Romands estiment que les prix ont «beaucoup augmenté» en 2025 et coupent dans les loisirs, les vêtements, l’électronique, les vacances, les restaurants, mais aussi l’alimentation.

Depuis la fin des années 2010, la pauvreté en Suisse stagne à un niveau relativement élevé, mais stable. Cette stabilité n’empêche pas certaines organisations de la société civile d’appeler à agir face à l’ampleur du phénomène. «En 2026, la charge pesant sur les ménages les plus pauvres en Suisse continuera d’augmenter […] et la société continue à se diviser», alerte Caritas dans un communiqué début janvier 2026. En 2023, l’ONG ATD Quart Monde avait publié une étude remarquée qui déplorait que la société suisse «ignorait» la pauvreté alors que le phénomène était en hausse, selon les chiffres officiels de la Confédération.

Avoisinant les 5% au début des années 2010, le taux de pauvreté a atteint 6,7% en 2014 et même 8,2% en 2017. Depuis, le chiffre s’est stabilisé entre 6,9% et 8,7%. À l’échelle du pays, cela représente entre 625’000 et 790’000 personnes vivant avec moins que le minimum vital social (en moyenne: 2’779 francs pour une personne seule, 5’163 francs pour un couple avec deux enfants). Mais les difficultés liées au pouvoir d’achat ne touchent pas seulement les ménages précaires. Une enquête de la plateforme Comparis publiée en janvier 2026 montrait que 35% des sondés réduisaient leurs dépenses en janvier (et même 39% chez les familles avec enfant).

Depuis 2022, le bureau d’études Qualinsight, spécialisé dans les études de marché et les sondages, a conduit une enquête sur le pouvoir d’achat des ménages romands. En 2025, les résultats, bien que mitigés, montraient un léger regain d’optimisme: seuls 57% des répondants indiquaient ressentir une baisse de pouvoir d’achat, contre 77% un an plus tôt, et 66% en 2022. C’était la première fois en trois ans que les auteurs de l’enquête observaient un ralentissement de l’érosion du pouvoir d’achat. Même dans ce contexte, près de la moitié des personnes interrogées indiquaient qu’elles se rabattaient sur les enseignes de discounters.

La moitié des ménages se serrent la ceinture

Et les résultats de l’enquête 2026 – que nous avons pu consulter en exclusivité – n’indiquent aucune amélioration. Près de la moitié (47%) des personnes interrogées estiment que les prix ont beaucoup augmenté et une proportion similaire (48%) devront faire attention à leurs dépenses. Près d’un tiers d’entre eux ont même indiqué réduire leur épargne, une tendance particulièrement marquée chez les 30 à 55 ans.

«Les achats non essentiels (vêtements et électronique) ont été réduits chez deux tiers des Romands ces 12 derniers mois», relève Esther Sève, directrice de Qualinsight. Le budget dédié aux loisirs, sorties et vacances a également été abaissé chez 58% d’entre eux puis. Près de la moitié a aussi rogné sur l’alimentaire (y compris le restaurant). «Le prix du caddie au supermarché est devenu une préoccupation majeure. Comme il s’agit d’une dépense quotidienne, même les petits renchérissements sont vite remarqués et alimentent le sentiment que tout augmente.» Ensuite, il y a l’éléphant au milieu de la pièce: les coûts de la santé, qui comprennent les primes d’assurance maladie mais aussi les quotes-parts et les soins non remboursés. «Une grande partie de ces dépenses, celles captées par les primes, sont incompressibles. En l’absence d’une augmentation de revenu, les ménages n’ont donc pas d’autres choix que de renoncer à d’autres dépenses non essentielles pour s’en acquitter.»

Logement, énergie et transports

Enfin, de nombreux participants au sondage ont manifesté leur inquiétude quant au prix du logement, de l’énergie et des transports. Là encore, il s’agit de dépenses incompressibles qui paraissent «hors de contrôle» aux yeux de nombreuses personnes. «Beaucoup s’inquiètent de voir leur marge mensuelle se rétrécir d’année en année, alors que les plus précaires l’ont déjà vue disparaître. Cela crée un sentiment d’anxiété, notamment à l’idée de ne pas pouvoir assumer une dépense inattendue comme une réparation de voiture ou un problème de dents.»

Face au renchérissement, seule une personne sur cinq s’attend à une hausse de ses revenus en 2026, alors que 58% devra se contenter des mêmes montants, et que 17% redoutent de gagner moins. «Pour joindre les deux bouts, les personnes issues de la classe moyenne réduisent leurs dépenses de loisirs et de confort. Les populations précarisées doivent même réduire leurs dépenses vitales, en se reportant sur les produits alimentaires bas de gamme, par exemple.»

Parmi les personnes dont le pouvoir d’achat subit les assauts de la conjoncture, peu s’attendent à ce que les pouvoirs publics agissent en leur faveur. «L’espoir est faible. En l’absence de solutions émanant des milieux politiques ou économiques, les personnes s’en remettent à la solidarité au sein de leur couple ou de leur famille.»

Sur une note plus positive, certains estiment toutefois que les aides publiques et les subsides pourront les aider à faire face, et que certaines dépenses commencent à s’alléger, notamment la facture d’électricité. Les seniors se réjouissent quant à eux de l’arrivée de la 13e rente AVS, qui sera versée pour la première fois en décembre 2026.


CHIFFRES EN EXERGUE

48% des personnes interrogées estiment que les prix ont «beaucoup» augmenté (sur un panel de 1’200 personnes résidant en Suisse romande)

31% s’attendent à moins épargner en 2026

17% redoutent une baisse de revenu en 2026 

Environ 700’000 personnes vivent avec moins que le minimum social vital (environ 2’800 francs pour une personne seule)


– TÉMOIGNAGES –

Maria, 73 ans

Retraitée – Évolène (VS)

«Plutôt que d’aller au restaurant, je préfère réunir mes proches autour d’un bon repas à la maison»

«On sent que le pouvoir d’achat préoccupe les gens. Même le prix du café augmente à vue d’œil! Personnellement, je peux vivre convenablement grâce à mes rentes AVS et LPP. En plus, j’ai la chance de posséder un petit appartement à la montagne, où je me suis installée pour ma retraite. Le grand air et la nature environnante suffisent largement à me rendre heureuse, et cela ne coûte rien! Il est vrai que je dois faire attention aux sorties trop onéreuses. Mais plutôt que d’aller au restaurant, je préfère réunir mes proches autour d’un bon repas à la maison. En fin de compte, il me reste toujours assez pour me déplacer en Suisse pour rendre visite à des amis ou à de la famille. Je m’estime chanceuse!»

Christophe, 34 ans

Manutentionnaire – Prilly (VD)

«Si je devais me séparer de mon amie, nous aurions tous deux beaucoup de mal à assumer les frais.»

«Ces dernières années, il a fallu limiter les dépenses autant que possible. Mais il arrive un moment où on ne sait plus trop comment faire. Les charges augmentent très vite, et les salaires restent les mêmes. Pour l’assurance maladie, on peut bénéficier de subsides mais les autorités mettent du temps à traiter les dossiers. En attendant, on se sent un peu livrés à nous-mêmes. Je vis en couple depuis plusieurs années. Dans ce schéma-là, je parviens encore à payer toutes les factures et à m’accorder quelques sorties. Mais si je devais me séparer de mon amie, nous aurions tous deux beaucoup de mal à assumer tous les frais.»

Saloua, 47 ans

Sans emploi – Morges (VD)

«Quand je fais mes courses, je passe d’une enseigne à l’autre pour être sûre de trouver le meilleur prix.»

«Je suis arrivée en Suisse il y a 30 ans. Depuis, les choses ont bien changé. Même avec un travail stable, il est devenu très compliqué de trouver un logement abordable. Quand je fais mes courses, je passe d’une enseigne à l’autre pour être sûre de trouver le meilleur prix. Même les discounters ne sont pas toujours bon marché! Et puis, il y a les factures, les assurances maladies, l’électricité, la redevance: beaucoup ne peuvent plus y faire face. Les dépenses non essentielles sont les premières à passer à la trappe. Mais parfois, c’est douloureux. Par exemple, je peine aujourd’hui à offrir un cadeau à mon fils pour son anniversaire.»


– L’INTERVIEW –

«La population suisse, en particulier la classe moyenne, a de plus en plus de difficultés»

Sergio Rossi, professeur d’économie à l’Université de Fribourg, plaide pour des primes maladies proportionnelles aux revenus et pour une indexation plus généreuse des salaires.

La financiarisation de l’économie pousse les entreprises à réduire leurs effectifs et à faire pression sur les salaires. Pour sortir de cette trajectoire qui accentue les inégalités et pèse sur la santé démocratique du pays, Sergio Rossi, professeur ordinaire de macroéconomie et d’économie monétaire à l’Université de Fribourg, estime que la Suisse devrait changer sa politique budgétaire et monétaire. Il détaille quelles mesures concrètes pourraient être prises pour renforcer le pouvoir d’achat de la population dans les années à venir.

Deux tiers des Suisses de toutes les classes d’âge ont dû puiser dans leurs économies en 2024 pour faire face à l’inflation, selon une enquête menée par Watson et DemoSCOPE. Comment interpréter ces résultats?

Sergio Rossi: Ils révèlent une tendance inquiétante depuis une vingtaine d’années en Suisse, mais aussi en Europe. Le pays est en train de suivre la même trajectoire que les États-Unis il y a 30 ans, où l’on commençait à observer une grande modération salariale, jusqu’à la crise des subprimes en 2007. La population suisse, et en particulier la classe moyenne, a de plus en plus de difficulté à en matière de pouvoir d’achat, même si elle garde globalement encore le même niveau de vie qu’auparavant grâce à l’endettement – notamment via le leasing – pour l’instant. Ces options encouragent les gens à consommer et permettent aux entreprises d’augmenter leur chiffre d’affaires mais, à moyen terme, elles fragilisent le tissu économique.

La conjoncture économique explique-t-elle que les salaires réels soient toujours en recul par rapport à 2020 (-1,5% en 2025)?

Dans un monde globalisé, une économie ouverte comme la Suisse n’a apparemment pas d’autres solutions que de réduire la masse salariale pour diminuer les coûts de production et rester compétitive à l’échelle internationale. Toutefois, les marges bénéficiaires sont souvent suffisamment élevées pour éviter d’imprimer une pression à la baisse des salaires. Dans le commerce de détail, les prix de vente de l’huile d’olive ont par exemple augmenté de plus de 50% en 2023, alors que les coûts de production enregistraient des hausses d’environ 20%. Après avoir flambé au début de la guerre en Ukraine, les prix de l’énergie ne sont par ailleurs pas revenus à la normale lorsque la situation s’est apaisée sur ce marché. Aujourd’hui, le taux d’inflation mesuré en Suisse se situe proche de zéro, mais reste positif et continue de réduire le pouvoir d’achat des consommateurs. Cette situation affecte aussi les bénéfices des entreprises, qui auraient de ce point de vue intérêt à verser de meilleurs salaires.

Qu’est-ce qui les en empêche?

Précisons d’abord que les PME ne sont pas à l’origine de cette situation. Mais pour éviter de disparaître, elles sont contraintes de suivre les mêmes stratégies que les grandes entreprises, qui obéissent aujourd’hui aux lois des marchés financiers. Lorsqu’une entreprise cotée annonce des licenciements, la valeur de ses actions augmente, les réductions d’effectifs étant perçues comme le signe d’une gestion efficace et d’un meilleur retour sur investissement, au détriment de l’emploi. Les sociétés sont par ailleurs de plus en plus gérées, non plus par des entrepreneurs disposant d’une vision à long terme, mais par des managers restant en moyenne cinq ans dans l’entreprise. Dans ce laps de temps, la façon la plus efficace de faire du profit consiste à réduire la force de travail et à exercer une pression sur les salaires. La finance devrait revenir à ce qu’elle était, à savoir instrumentale, vouée à soutenir les activités économiques dites «réelles», dans l’intérêt général. Or, face à une concurrence étrangère qui s’inscrit aussi dans une financiarisation de l’économie – avec tous les risques d’éclatement de bulles que cela comporte –, corriger le tir reste actuellement très difficile.

Les inégalités se font plus tangibles, la population constate que la croissance économique et la globalisation ne profitent qu’à une minorité, ce que les statistiques tendent à confirmer. Cela nuit-il à la santé démocratique du pays?

Bien sûr, et on le voit notamment aux États-Unis. Plus une personne ou une entreprise dispose d’un patrimoine important, plus elle pourra influer au niveau politique. Aux États-Unis, les géants de la technologie dictent désormais les choix politiques dans le but de préserver leurs intérêts, sans égard aux conflits sociaux que leurs décisions peuvent provoquer. Bien que la Suisse soit en retard d’environ quinze ans, elle suit la même trajectoire inquiétante.

Comment le modèle suisse peut-il se transformer pour préserver sa prospérité collective, mais aussi sa place industrielle?

Il faudrait lancer une nouvelle politique industrielle et monétaire. Au niveau fédéral, l’État devrait établir des lignes directrices grâce auxquelles l’économie privée pourrait faire des choix à long terme. Par exemple dans le domaine de l’énergie: le Parlement devrait rester cohérent dans sa posture pour sortir du nucléaire et développer les énergies renouvelables. Actuellement, la politique en la matière n’est pas assez claire sur le long terme. Les entreprises préfèrent donc «avancer par inertie», en investissant dans des énergies polluantes dont elles sont sûres de pouvoir tirer des bénéfices. Idem pour les banques, qui reviennent de plus en plus à des stratégies polluantes afin de maximiser leurs profits. La politique monétaire de la Banque nationale suisse devrait amorcer un virage écologique pour le bien commun, en arrêtant de financier des activités qui polluent l’environnement au profit de celles qui le protègent. La coordination de la politique budgétaire et de la politique monétaire permettrait d’équilibrer les comptes publics, mais aussi de dynamiser l’emploi.

Le plan de relance allemand va-t-il stimuler la reprise de l’activité industrielle en Suisse?

Basé sur l’industrie des armes, le plan de relance de l’économie allemande pourrait avoir des retombées positives indirectes en Suisse. Ce sont surtout les entreprises qui exportent vers l’Allemagne qui pourront en bénéficier et augmenter leurs profits. Les salariés de ces entreprises verront peut-être leurs revenus augmenter. Le système actuel bénéficiant aux actionnaires et non à l’ensemble de l’économie suisse, le coût de la vie ne devrait néanmoins ni augmenter ni diminuer.

Quelles solutions préconisez-vous pour renforcer le pouvoir d’achat ces prochaines années?

L’urgence consiste à diminuer le poids que représentent les primes de l’assurance maladie sur les ménages à faible revenu et ceux de la classe moyenne. À l’instar des cotisations sociales, il faudrait que ces primes soient calculées sur un pourcentage du salaire, et non en fonction de la couverture choisie. Il faudrait aussi créer une caisse-maladie unique au niveau fédéral ou cantonal pour éviter la maximisation des profits des assurances privées. Les salaires devraient par ailleurs être indexés, non pas sur l’indice des prix à la consommation, mais sur un indice du coût de la vie, qui inclurait les primes d’assurance maladie. Un tel outil permettrait aussi de mesurer la part des postes de dépenses courantes pour plusieurs types de ménages dans différentes régions, qui est loin d’être uniforme et que l’on a souvent tendance à sous-estimer. La charge fiscale des entreprises ayant un impact social et environnemental positif devrait aussi être allégée afin de soutenir la transition écologique et d’augmenter la prospérité dans l’ensemble de l’économie. En ce qui concerne les personnes physiques, il s’agirait d’abolir l’impôt forfaitaire. Enfin, les patrimoines financiers qui ne soutiennent pas l’économie nationale devraient être davantage imposés.


Une version de ce dossier réalisé par Large Network est parue dans PME Magazine.


Voir aussi: première partie du dossier