Dossier réalisé par Julien Crevoisier, Carole Berset, Erik Freudenreich et Gabriel Sigrist
L’inflation a ralenti et les salaires réels sont repartis à la hausse en 2025, malgré des résultats économiques mitigés. Les spécialistes espèrent que l’appareil de production suisse retrouvera sa vitalité en 2026, porté par la stabilisation des droits de douane américains et le retour attendu de la demande allemande en produits industriels. En matière de consommation intérieure, les indicateurs sont également au vert. Tout porte à croire que les prix resteront stables, voire diminueront. Pourtant, la population ressent une forte pression sur son portefeuille. Les salaires réels restent inférieurs aux niveaux d’avant Covid. En raison des incertitudes et des obstacles au commerce mondial, certaines PME exportatrices parviennent tout juste à revaloriser les salaires à la hauteur de l’augmentation des prix.
Du côté des consommateurs, le renchérissement n’a pas été progressif et constant pour tout le monde. Les dépenses courantes de première nécessité augmentent plus vite que les prix moyens, plombant les bas revenus et la classe moyenne. La progression de certains postes de dépenses incompressibles fait logiquement croître les inquiétudes. Pour l’heure, ce sont principalement les bas revenus qui sont touchés, et le renchérissement finira mécaniquement par éroder les marges de la classe moyenne.
Face à ce constat, les économistes sont partagés. Les Suisses bénéficient toujours d’un fort pouvoir d’achat en comparaison internationale, l’économie reste compétitive et le tissu industriel résiste bien aux difficultés conjoncturelles. Mais le creusement des inégalités commence à écorner l’image du modèle libéral «à la suisse», alors qu’aucune solution durable face à la hausse de certains postes de dépenses essentiels ne semble se dessiner. L’économiste Sergio Rossi plaide pour une politique industrielle et monétaire plus interventionniste et pour des primes maladies déterminées en fonction du salaire pour soulager le portefeuille des ménages.
«Le coût de la vie pour de nombreux ménages augmente davantage que la moyenne calculée par l’IPC»
Le taux d’inflation mesuré par l’indice des prix à la consommation est resté relativement stable en Suisse. Mais ces données contrastent avec le sentiment de la majorité de la population, qui estime que son pouvoir d’achat s’affaiblit.
Trois quarts de la population estiment que la situation de la classe moyenne risque de se détériorer ces prochaines années, et seuls 3% pensent qu’elle s’améliorera. C’est le constat morose qui émane d’une enquête du quotidien Le Temps réalisée à l’automne 2025. Une situation inquiétante liée au renchérissement du coût de la vie et à la stagnation des revenus.
Mais à en croire les chiffres publiés par l’Office fédéral de la statistique, les salaires réels sont restés relativement stables ces vingt dernières années, et ont même augmenté après la crise de 2008. Sur les neuf premiers mois de 2025, l’augmentation des revenus du travail, ajustés de l’inflation, a atteint 0,7%. Une première après trois ans consécutifs de baisse. En termes réels, les salaires ont toutefois baissé de près de 1,5% entre 2020 et 2025, selon les données de l’OFS. Une baisse du pouvoir d’achat qui peut paraître modeste de prime abord.
Le piège de la moyenne
Mais force est de constater que ce recul semble assez fort pour être ressenti par les ménages. Il faut rappeler que la valeur des salaires réels est obtenue en corrigeant les salaires nominaux par l’inflation. Un phénomène mesuré par l’Indice des prix à la consommation (IPC), qui regroupe tous les prix sous une grande moyenne découlant d’un «panier-type» censée refléter les habitudes de consommation du Suisse moyen. «Mais cette méthode ne tient pas compte du fait que les postes de consommation diffèrent considérablement en fonction du revenu. En réalité, le coût de la vie pour de nombreux ménages augmente davantage que la moyenne calculée par l’IPC», dit Samuel Bendahan, enseignant à HEC Lausanne et conseiller national PS/VD.
En 2022, le chercheur avait publié une étude remarquée sur l’évolution effective du coût de la vie en fonction du revenu. «On remarque que, depuis 1990, les ménages les plus modestes (4’000 francs, ou moins, par mois) ont perdu 30% de pouvoir d’achat.» Les classes moyennes et moyennes-supérieures ne sont pas épargnées. Le pouvoir d’achat d’un ménage touchant 10’000 francs par mois a fléchi de 15% sur la même période. «En fait, seuls les revenus supérieurs à 16’000 francs mensuels ont vu leur situation s’améliorer.»
L’augmentation des biens et services de base se répercute plus fortement sur les bas revenus. Or, ce sont précisément ces postes de dépenses qui ont le plus augmenté ces vingt dernières années (voir infographie). Le logement, l’énergie, l’assurance de base et l’alimentation font notamment partie des dépenses incontournables, qui occupent une part nettement plus importante dans le budget des ménages modestes que dans celui des plus aisés.
Au sens du BIT, le chômage est aussi élevé en Suisse que chez ses voisins
Pour sonder l’état du marché du travail, les autorités suisses ont recours à deux méthodes de calcul: le taux de chômage du SECO et le taux de chômage au sens du Bureau international du travail (BIT). Deux instruments de mesure distincts: le premier rend compte du nombre d’inscrits auprès d’un Office régional de placement (2,9% en novembre 2025 en moyenne nationale). Le second recense l’ensemble des personnes disponibles pour travailler et ayant effectué des recherches d’emploi au cours du mois précédent. Au troisième trimestre 2025, ce taux a atteint 5,1% en moyenne en Suisse. C’est toujours moins qu’en France (7,7%) ou qu’en moyenne européenne (5,9%), mais c’est plus qu’en Allemagne (4%). Une situation qui perdure depuis la fin des années 2010. La situation s’est notamment dégradée du fait des chômeurs de longue durée de plus de 50 ans, dont l’employabilité a été largement ébranlée par la numérisation.
L’inflation touche plus durement les dépenses courantes
Entre loyer, énergie et assurance maladie, près d’un cinquième de la population est déjà proche du point de rupture. Au-delà des dépenses courantes, le coût de loisirs augmentent aussi plus vite que les salaires.
Selon une étude réalisée par la Haute école spécialisée bernoise, les 10% des personnes ayant les revenus les plus faibles consacrent un tiers de leur revenu aux dépenses quotidiennes, un tiers au logement et un cinquième aux primes d’assurances maladies. Autrement dit, près de 90% de leur revenu est directement absorbé par les dépenses de base. Près d’un ménage suisse sur cinq consacre environ 75% de son budget à ces postes de dépenses courantes (voir infographie). «Ce contexte n’est pas entièrement nouveau», explique Oliver Hümbelin, auteur de l’étude «Comment les dépenses courantes accentuent les inégalités». «Si les dépenses courantes et les primes d’assurance maladies continuent d’augmenter plus vite que les salaires, la situation deviendra bientôt très tendue pour les ménages aux plus bas revenus. On constate pourtant que les solutions politiques tardent à se manifester.»
Une hausse sans fin
+156%. C’est le taux de croissance des primes maladies de base en Suisse entre 1999 et 2024. Les coûts de la santé sont donc – de loin – le poste de dépenses qui augmente le plus vite. Sur le dernier quart de siècle, la hausse a été constante et la tendance pourrait s’accélérer sous l’effet du vieillissement de la population. À l’horizon 2050, les dépenses liées à la santé pourraient représenter près d’un franc sur six dépensés en Suisse. Les mécanismes de protection existent, notamment au travers des subsides accordés par les cantons, mais ils sont souvent sous-utilisés. «Pour obtenir ces aides, il faut les solliciter soi-même. Certains ménages précarisés ne savent pas qu’ils y ont droit», relève Oliver Hümbelin.
Depuis 2022, logements et énergie continuent d’augmenter
Ces cinq dernières années, de nouveaux postes de dépenses ont alourdi la facture pour les ménages. L’invasion russe en Ukraine a provoqué la flambée des prix de l’énergie (+27% en 2023) et la situation sur le marché immobilier s’est aussi tendue. Pour la moitié de la population suisse, le logement absorbe entre 15% et 30% des revenus. «La hausse des loyers a aussi été plus brutale que celle des primes maladies, dit Oliver Hümbelin, cela a notamment renforcé la perception du renchérissement dans la population depuis 2022.»
La baisse des taux hypothécaires prononcée le 1er septembre 2025 devrait permettre à certains de demander des baisses de loyer. «Mais la pénurie de logement continue de mettre les locataires sous pression», note le spécialiste. En décembre 2025, le taux d’inflation dans le secteur «logement et énergie» s’élève encore à environ 15% sur cinq ans, et se maintient sur une légère tendance à la hausse.

Les transports se sont aussi brusquement renchéris en 2022. Même si les prix ont diminué depuis, ils restent largement au-dessus des niveaux observés en décembre 2020 (+9% en décembre 2025). Au-delà des biens et services de base, l’accès aux loisirs, au tourisme et à la culture est aussi devenu plus difficile. Entre décembre 2020 et décembre 2025, les prix de l’hôtellerie-restauration (+11%) et de la culture et des loisirs (+7%) ont augmenté plus vite que les salaires.
«L’évolution du pouvoir d’achat dépend en partie des habitudes de consommation et varie donc passablement d’une personne à l’autre. Mais il est clair que l’augmentation des prix affectent aussi les classes moyennes. Le sentiment de perte de pouvoir d’achat de la population semble tout à fait justifié», dit Mathieu Grobéty, directeur de l’Institut d’économie appliquée (Crea) de l’Université de Lausanne. Pour conserver le niveau de vie des Suisses, l’économiste plaide stimuler la productivité, «la clé pour que la richesse par habitant continue d’augmenter». Pour ce faire, pas de recette miracle: il faut renforcer les conditions-cadres qui ont fait le succès du modèle suisse, en permettant aux entreprises d’accéder à une main d’œuvre qualifiée, en soutenant les conventions collectives de travail pour protéger les salaires, et en investissant dans la formation.
Devenir propriétaire, un rêve de plus en plus inaccessible
Seuls 36% des ménages suisses sont propriétaires, un taux parmi les plus bas d’Europe. Une situation qui ne risque pas d’évoluer positivement en raison de la rareté de l’offre et de l’explosion des prix.
Acheter une maison individuelle est aujourd’hui devenu inabordable pour 79% des ménages suisses avec deux personnes actives, tandis que les prix des appartements sont trop élevés pour 58% de ces ménages, selon une étude récente du cabinet Wüest Partner.
«L’accessibilité financière du logement en propriété est un défi en Suisse depuis toujours, mais il s’est encore accentué ces dernières années, en raison de la forte demande, de la rareté des objets disponibles et, plus récemment, des conditions de financement, explique Vincent Clapasson, associé et responsable Suisse romande chez Wüest Partner. À cela s’ajoute la croissance marquée des loyers, qui renforce encore la pression sur le marché.»
Au début des années 2000, il fallait environ quatre années de revenu brut pour acheter un appartement standard. «Aujourd’hui, on se situe plutôt autour de six années de salaire, soit une hausse de près de 50% en une génération», complète l’expert.
Quand l’immobilier décroche des salaires
La rupture s’est accentuée à partir de 2019. Depuis cette date, les prix de l’immobilier ont augmenté d’environ 26%, tandis que les revenus nominaux n’ont progressé que de 5%.
Ce décrochage explique que l’accès à la propriété – si l’on ne dispose pas d’une fortune héritée — est désormais réservé à une minorité de très hauts revenus, supérieurs à 250’000 francs par an.
Mais même avec un tel salaire, qui représente trois fois le revenu médian annuel, les limites apparaissent rapidement, explique Raphaël Gabella, adjoint responsable Suisse romande au Centre d’information et de formation immobilière (CIFI), un organisme qui étudie le prix des transactions immobilières: «Au centre-ville de Lausanne, le prix par mètre carré des appartements en propriété par étage pour un objet standard dépasse les 15’000 francs, tandis qu’à Genève, le prix est de 23 à 25’000 francs. Dans les villes, le revenu évoqué ne suffit donc déjà plus pour une PPE de 100 m².»
Des cantons comme Neuchâtel, le Jura ou certaines parties du Valais, hors zones touristiques, restent un peu plus abordables. «Un revenu médian peut encore y suffire pour acquérir un appartement, avec des prix de 6000 à 7000 francs le mètre carré dans certaines localités, dit Vincent Clapasson, de Wüest Partner. On observe toutefois un phénomène de restriction qualitative. Il y a quinze à vingt ans, un appartement de quatre pièces mesurait en moyenne 120 m². Aujourd’hui, on se rapproche plutôt des 100 m². Les ménages doivent donc accepter de réduire la surface ou la qualité des finitions pour rester dans leur budget.»
À la question des revenus nécessaires, s’ajoute celle des 20% de fonds propres nécessaires pour acquérir un bien immobilier. «Cette double exigence explique pourquoi l’héritage est devenu déterminant pour devenir propriétaire, sans quoi il faut accepter de vivre très loin des centres urbains ou consentir à des efforts financiers considérables, résume Raphaël Gabella. À ce titre, les statistiques sont parlantes: le taux de propriétaires est inférieur à 20% chez les moins de 35 ans, autour de 30% chez les moins de 40 ans, et atteint environ 45% avant 50 ans. Plus on avance en âge, plus la propriété devient accessible.»
Les deux experts s’accordent pour dire que la dynamique haussière des prix va se poursuivre cette année, mais à un rythme plus lent, en raison du ralentissement des créations d’emploi. «La Suisse restera un pays attractif, conclut Raphaël Gabella. Une éventuelle limitation démographique pourrait ralentir la dynamique, mais elle reste peu applicable. La seule solution réaliste demeure l’augmentation de l’activité de construction, en garantissant qu’elle soit qualitative, durable et bien connectée aux transports publics.»
Pilier de l’exception suisse, les PME exportatrices se montrent prudentes
Malgré les doutes qui ont émergé en 2025, le tissu économique suisse reste à ce jour résilient et productif. Mais sur le terrain des salaires, les PME avancent à pas comptés.
En 2025, le paquebot économique suisse a tangué. Au troisième trimestre, le produit intérieur brut a reculé de 0,5% et le commerce extérieur a fléchi de près de 4% en glissement annuel. Les droits de douane américains ont notamment plombé les exportations vers les États-Unis (-8,2%). La demande en produits suisses a aussi fléchi en Allemagne et en Chine. Les exportations horlogères ont perdu 240 millions en glissement annuel (-3,7%) et celles de la chimie-pharma 2,8 milliards (-7,2%). La conjoncture est houleuse, mais il y a lieu d’espérer de belles éclaircies dans les mois à venir.
«L’industrie manufacturière a beaucoup souffert ces dernières années mais la situation devrait s’améliorer à moyen terme», dit Alexander Rathke, expert en macro-économie au Centre d’études conjoncturelles (KOF) de l’EPFZ. «On attend encore que les mesures budgétaires allemandes fassent leurs effets. Cela devrait se produire dans les mois à venir.» En mars 2025, le Bundestag a adopté une réforme du frein à l’endettement en vue de moderniser ses infrastructures et de renforcer ses capacités de défense. Sévèrement touchés par la faiblesse de la demande allemande, les industriels suisses espèrent que ce coup de pouce budgétaire permettra de relancer leur production.
À Sierre, l’entreprise YZ Production Horlogère, spécialiste de l’assemblage microtechnique, compte effectivement sur ce nouveau débouché. Pour surmonter les crises successives qui ont touché le secteur de l’horlogerie ces cinq dernières années, la PME valaisanne a choisi d’orienter une partie de son activité vers la défense. Pour ce sous-traitant, la diversification des débouchés s’est imposée comme la seule solution pour maintenir l’activité à flot. «Entre le Covid, l’essor des montres connectées et les tarifs américains, la production a parfois été divisée par dix. Il a fallu repenser l’activité.» YZ Production Horlogère s’est aussi rapprochée de l’entreprise sédunoise SISS pour fabriquer des montres de nouvelle génération. Sur la question des salaires, l’entreprise reste vigilante. «Nous parvenons chaque année à accorder des augmentations des salaires liées au renchérissement. Mais, dans ces périodes difficiles, nous ne pouvons malheureusement plus prendre le risque de verser des gratifications ou des augmentations pour ancienneté.»
À quelques kilomètres de là, à Vétroz (VS), l’entreprise Steinheim Audio, exportatrice d’enceintes acoustiques haut de gamme, a aussi essuyé quelques revers avec l’augmentation des tarifs douaniers américains et la baisse de la demande chinoise. «Le franc fort est un point faible vis-à-vis de la concurrence étrangère. Nous devons veiller à maintenir des prix compétitifs même en période de tensions. Nous avons notamment dû répercuter les droits de douane sur nos marges», dit Jean-Pascal Panchard, directeur. Pour l’heure, les salaires chez Steinheim suivent l’inflation. «En 2025, le marché européen a plutôt bien fonctionné, ce qui a permis de dégager une croissance malgré les aléas conjoncturels émanant des marchés lointains. Mais il est clair que nous restons prudents sur les salaires.» L’entreprise cherche aussi à solidifier son modèle économique par la diversification. «En 2026, il est prévu de développer une nouvelle gamme pour élargir la base de consommateurs.»
Le manque de main-d’œuvre pourrait stimuler les salaires
Pour l’économiste Alexander Rathke, l’agilité dont font preuve les petites entreprises est de bon augure. «Les grands marchés étant souvent occupés par des grands groupes internationaux, les petites entreprises exportatrices doivent se positionner sur des marchés de niche ultraspécialisés. C’est ce que les PME suisses font depuis des années avec succès». La compétitivité des exportations, l’un des piliers des salaires en Suisse, reste donc solide.
L’expert rappelle que la productivité, autre socle indispensable à la hausse des salaires, devrait se renforcer à l’avenir. «Il est probable que le développement des technologies, notamment au travers de l’intelligence artificielle, mène à une hausse de la productivité.» La transition démographique pourrait quant à elle aussi bénéficier au travail dans son rapport de force avec le capital. «La main-d’œuvre deviendra de plus en plus rare ces prochaines années, cela exercera une pression à la hausse des salaires», estime le chercheur.
Une version de ce dossier réalisé par Large Network est parue dans PME Magazine.
Voir aussi: seconde partie du dossier