Vous avez une petite envie d’Italie? Alors courez voir «Nos meilleures années» de Marco Tullio Giordana, le film fleuve dont tout le monde parle. A juste titre, tant Giordana, en s’appuyant sur un scénario et des dialogues remarquables, maîtrise la technique du récit.
L’idée de base n’a rien d’original, il se contente de suivre le noyau dur — les deux fils Nicola et Matteo — d’une famille de la petite bourgeoisie romaine. Mais il le fait sur une quarantaine d’années, du milieu des années 60 jusqu’à nos jours.
On les découvre quand ils passent leur bac et on les quitte quand les enfants de leurs enfants pointent le bout de leur nez. Rien de bien neuf donc. Sauf que le réalisateur brosse le tableau de ces existences avec une telle finesse, un tact si grand que l’on ne voit pas les années filer, ni, soyons concret, les heures de projection.
Il paraît que le film avait été conçu au départ pour une série de quatre téléfilms que la mainmise des sbires de Berlusconi sur la Rai a transformé en deux films de trois heures chacun. Merci Messieurs les sbires de nous avoir ainsi donné l’occasion de voir une œuvre qui sans votre sens inné de la censure politique nous auraient échappé!
Même si le film démarre sur un double échec de Matteo qui rate son bac et se révèle incapable de prendre en charge Giorgia, une jeune malade mentale qu’il a généreusement extraite de l’asile où les psychiatres la maltraitaient, le réalisateur se préoccupe assez peu de camper la dimension psychologique de ses personnages. C’est en les insérant dans l’histoire qu’il les fait vivre et leur donne de l’épaisseur.
Histoire de tous les jours comme la désastreuse inondation de Florence en 1966, des coupes de football ou la rénovation d’une maison en Toscane. Histoire politique comme le développement de l’antipsychiatrie de Basaglia (Nicola la pratique à Turin), l’irruption des Brigades rouges (Giulia, la compagne de Nicola, quitte sa famille pour entrer dans la clandestinité), les méfaits de la mafia (assassinat du juge Falcone) pour finir avec l’offensive des juges contre la corruption au début des années 1990. Mais rien n’est pesant, ni pédant. Le propos n’est pas didactique, il veut juste témoigner.
Mais ce témoignage, soutenu parfois par quelques beaux clichés d’un pays aimable, n’échappe pas à cette insidieuse nostalgie qui s’est emparée de l’Europe depuis quelques années et que l’on retrouve aussi dans le «Good Bye Lenin» de Wolfgang Becker. Quand les lumières de la salle s’allument, on se frotte les yeux en se disant que cette Italie-là était vraiment chouette, même avec ses excès.
Puis l’on ouvre le journal et le dérisoire de l’actualité accentue le contraste passé/présent. Ces jours-ci, les brigades rouges sont de nouveau à la Une. Pour masquer son échec politique et échapper à une pression sociale de plus en plus forte, le gouvernement Berlusconi tente de distraire les foules avec une chasse bien peu convaincante aux nouveaux brigadistes (les arrestations se multiplient depuis une dizaine de jours).
Ces gros titres permettent de faire oublier que le vieil Andreotti, l’homme de tous les coups fourrés du «malgoverno» démocrate-chrétien pendant cinquante ans, vient d’être blanchi par les tribunaux. Andreotti était naguère accusé de téléguider la mafia.
La mafia? On n’en parle plus. Et pour cause, elle besogne, engrange ses bénéfices, dirige petits et grands trafics. Elle n’a plus besoin de frayer son chemin à la mitrailleuse, car elle est au pouvoir la mafia. Elle n’a plus besoin de relais politiques à la Andreotti, car elle est LA politique, la mafia.