Mais comment? Au lieu d’être reconnaissants envers les Onusiens qui sont là pour les aider, des Irakiens sont capables de faire sauter le QG de l’ONU à Bagdad, de massacrer ses personnels dont leur chef, Sergio Vieira de Mello! Quelle barbarie. Ces gens-là sont de vrais sauvages et George Bush a bien raison d’affirmer que «le monde civilisé ne serait pas intimidé».
Le concert surmédiatisé des pleureuses suite à l’attentat de mardi n’a de cesse d’opposer le rôle pacificateur de l’ONU en Irak au chaos qui règne dans le pays. Me permettra-t-on (sans me ranger illico dans les rangs des chauffeurs de camions piégés ou des suppôts de Saddam) de rappeler quelques évidences hautement politiques?
Vu de cette vieille Europe qui a manifesté contre la guerre, le rôle de l’ONU au cours de ces derniers mois est perçu de manière plutôt positive. Nous avons suivi les débats au Conseil de Sécurité, assisté à la prestation terne et filandreuse de Colin Powell, jubilé à la contre-attaque de Dominique «d’Artagnan» de Villepin, applaudi au cuisant échec de la diplomatie américaine incapable de réunir une majorité sur son projet de résolution.
Suite à cet échec, l’ONU disparut de la scène pour faire place à la coalition anglo-américaine qui se chargea d’écrabouiller le régime de Saddam et de prendre la mesure de ce que signifie occuper un pays doté d’une solide tradition nationaliste.
Ce n’est que le 22 mai que l’ONU revient à la une de l’actualité lors de l’adoption d’une résolution qui prévoit la levée de l’essentiel des sanctions contre l’Iraq, mais aussi l’attribution aux puissances occupantes (Etats-Unis et Grande-Bretagne en tête) de larges pouvoirs pour gérer le pays.
La résolution, présentée par les Etats-Unis, le Royaume Uni et l’Espagne — mais jugée peu enthousiasmante par la France, l’Allemagne et la Russie — décide de la levée des sanctions imposées à l’Iraq depuis 1990, exception faite de l’interdiction du commerce des armes, instaure l’élimination progressive au bout de six mois du programme «Pétrole contre nourriture» et prévoit le transfert des soldes des comptes séquestres du programme, «aussitôt que possible», sur le Fonds de développement pour l’Iraq géré par «les puissances occupantes agissant sous un commandement unifié» appelées dans le projet «l’Autorité».
Est aussi prévue la création d’un Fonds de développement pour l’Iraq, administré par la Banque centrale irakienne, sous supervision des Puissances occupantes, pour les tâches de reconstruction du pays et ses besoins humanitaires.
Le texte annonce la nomination d’un Représentant spécial du Secrétaire général pour l’Iraq indépendant. Il est nommé le lendemain. Il s’agit de Sergio Vieira de Mello, Haut Commissaire pour les droits de l’Homme, envoyé à Bagdad y superviser le rôle de coordination humanitaire et de conseil politique joué par les Nations Unies auprès de la coalition américano-britannique.
Le 14 août dernier, le Conseil de Sécurité formalisait ce retour de l’ONU en Irak par la création de la MANUI (Mission d’assistance de l’ONU pour l’Irak), tout en se félicitant de la mise en place par les Américains d’un Conseil de gouvernement composé d’autochtones de divers bords politiques.
Difficile dans ces conditions d’arguer d’une neutralité (ou pour le moins d’une certaine distance) de l’ONU envers les occupants du pays. Or plus de trois mois après la fin officielle de la guerre en Irak décrétée par le président Bush, personne ne saurait nier que les occupants ne sont vraiment pas les bienvenus dans le pays et qu’une résistance est en train de prendre forme. Dans le chaos certes, mais avec décision.
L’alignement pur et simple de l’ONU sur Washington et Londres ne peut, dans cette situation nouvelle, que nuire à son crédit de forum international ou d’institution non partisane.
Mais l’ONU paie aussi le lourd tribut de son engagement précédent. La résolution citée plus haut fait allusion au programme «Pétrole contre nourriture» en vigueur depuis huit ans sous gestion onusienne. Or, ce programme provoque depuis des années l’ire des organisations humanitaires qui dénoncent ses effets pervers: désorganisation du pays, destruction de ses infrastructures par manques de pièces de rechange (d’où les problèmes d’approvisionnement en eau et en électricité notamment), paupérisation de la population, manque de nourriture et de médicaments de première urgence, etc.
Pis encore: en 1991, sous pression américaine, le Conseil de Sécurité par ses résolutions 987 et 992 a créé un étrange organisme, la Commission d’Indemnisation des Nations Unies pour l’Irak (UNCC) basée à Genève dont la particularité est sa monstruosité par rapport au droit international.
Il y a trois ans, le Monde diplomatique a consacré une enquête fouillée à cette étrange commission qui agit dans la plus grande discrétion. Elle est chargée de faire payer aux Irakiens les dégâts commis par Saddam lors de l’invasion du Koweit.
Elle a centralisé 2,6 millions de demandes d’indemnisations de la part d’individus, de sociétés ou de gouvernements se retenant victimes de cette invasion pour un total de 320 milliards de dollars. A ce jour, 46 milliards ont été payés. Le mois dernier trois sociétés suisses ont ainsi perçu 446’000 dollars.
Rien de plus normal, direz-vous, que de faire payer les pots cassés. Certes, mais à condition (c’est une règle de droit international) que cela n’empêche pas le peuple débiteur de subvenir à ses besoins essentiels. Or cette UNCC, dirigée par des Etasuniens, ne fait pas de cadeaux. Ou, mieux, en fait aux demandeurs en acceptant des revendications parfois fantaisistes.
La deuxième guerre d’Irak n’a pas interrompu ses activités. Elle n’a pas non plus ouvert une banque de données pour recevoir des demandes d’indemnités de la part de victimes de l’invasion américano-britannique. Le sens unique est là aussi de rigueur.
Sergio Vieira de Mello et ses collègues étaient certainement de bonne foi. Ils ont consacré leur vie à une institution vouée en principe au bien de l’humanité. Mais, depuis 12 ans que dure la guerre d’Irak, l’ONU n’a pas su se maintenir au-dessus des parties. Qu’elle soit aujourd’hui entraînée par la spirale de la violence n’est donc guère surprenant.