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Le retour de l’interventionnisme étasunien

Qu’en Irak la paix serait plus difficile à gagner que la guerre, même le plus borné des faucons du Pentagone pouvait s’en douter. Mais à ce point?

En moins de quatre mois, on ne compte déjà plus les plans d’avenir vite jetés aux orties. Le premier staff étasunien mandé pour administrer le pays n’a même pas tenu un mois. Ses successeurs — l’équipe de Paul Bremer flanquée de celle du Britannique John Sawers — sont en train de refaire leurs comptes. Une résistance informelle flotte de douars en dunes, de villes en villages, chaque jour apportant son lot de morts ou de blessés parmi les armées occupantes.

Que faire de cet Irak décapité, déstabilisé, désorienté, en proie aux convulsions internes inhérentes à un Etat composite traversé par d’antiques fractures ethniques et religieuses dès que le centre est affaibli ou éliminé? En principe, la position de Washington est claire: il s’agit de remettre au plus vite le pouvoir en main irakienne tout en maintenant une occupation militaire le temps que durera le difficile apprentissage démocratique d’une population peu au fait de nos usages.

Mais l’expérience a prouvé — en Afghanistan pour ne prendre qu’un exemple très proche — que ce ne sont que belles paroles. En réalité, les Américains ne se sont jamais préoccupés d’introduire la démocratie dans les pays conquis. Les références à l’Allemagne et au Japon d’après-guerre ne tiennent pas.

L’Allemagne d’Adenauer n’a fait que corriger la dérive nazie, les bases démocratiques (qu’on pense à l’apport de la philosophie allemande!) préexistaient. Quant au Japon, il pratique aujourd’hui encore une démocratie très formelle où le pouvoir ne connaît pas d’alternance, le parti dominant depuis la guerre étant constitué d’une sorte de confédération d’intérêts claniques, économiques, financiers et même mafieux.

En ce mois d’août, personne ne saurait nier qu’en Irak, les Etats-Unis sont enlisés. Il ne se passe pas un jour sans qu’ils perdent des hommes. Les deux forces principales du pays s’opposent avec virulence à leur présence. Les sunnites par la lutte armée alors que les chiites attendent leur heure.

Les institutions mises en place par Paul Bremer ne fonctionnent pas et ne peuvent fonctionner tant que leur seule garantie sera la puissance de feu étasunienne. Pis, l’occupation militaire du pays montre les limites de la puissance de Washington: ils n’ont plus suffisamment d’hommes pour assurer l’occupation et le maintien de l’ordre.

Embarras et hésitations, donc, sur le terrain. Qui correspondent aux tâtonnements politiques. Secouée par l’onde de choc du 11 septembre, l’administration Bush, isolationniste au début de son mandat, s’est brusquement retrouvée projetée sur la scène mondiale par le défi mortel lancé par les islamistes kamikazes. En quelques heures, l’isolationnisme cède la place à un interventionnisme effréné placé sous le signe de la guerre au terrorisme.

Le clan néoconservateur emmené par Dick Cheney (vice-président), Donald Rumsfeld (secrétaire à la Défense) et son adjoint Paul Wolfowitz prend en main les destinées de l’Amérique.

Loin d’être pris au dépourvu, il attendait ce moment depuis 1992 quand, rabroué par le président Bush Senior et l’establishment, il avait dû retirer dans la précipitation un «Projet pour un nouveau siècle américain» qui appelait les Etats-Unis à imposer leur volonté au monde entier en maintenant la paix grâce à leur pouvoir militaire et économique.

Dans leur esprit, il s’agissait à l’époque d’engranger les bénéfices de la victoire américaine dans la guerre froide et d’en assumer les conséquences: régner sur le monde, affirmer la primauté des valeurs américaines, les faire respecter et, enfin exploiter économiquement cette victoire en faisant payer les vaincus. Soit tous les autres.

Une doctrine que les idéologues de cette nouvelle droite, les Robert Kagan et Bill Kristol pour n’en citer que deux, nomment l’«impérialisme bienveillant». Bienveillant parce qu’il se veut charitable: construits par des pionniers chassés de la vieille Europe, les Etats-Unis se doivent de réaliser la mission civilisatrice dont ils sont porteurs, faire partager aux peuples du monde leur modèle républicain et démocratique. Par la force si c’est nécessaire.

Dans une tribune libre publiée par Le Monde (9 avril 2003) intitulée «L’Amérique va gagner la quatrième guerre mondiale», James Woolsey, ancien directeur de la CIA sous Clinton, donne le ton: «Nous sommes entrés dans la quatrième guerre mondiale (la guerre froide étant la troisième, ndlr). Plus qu’une guerre contre le terrorisme, l’objectif est d’étendre la démocratie aux parties de monde arabe et musulman qui menacent la civilisation libérale à la construction et à la défense de laquelle nous avons œuvré tout au long du XXe siècle.»

Après s’être félicité des immenses progrès de la démocratie dans un monde où il ne dénombre pas moins de 120 Etats démocratiques sur 192, Woolsey observe qu’aucun des 22 Etats arabes ne l’est, et poursuit: «Il est clair que jamais la guerre terroriste ne disparaîtra tant que nous ne changerons pas la face du Proche-Orient, ce que nous avons précisément commencé de faire en Irak. Il s’agit d’une mission redoutable. Pas plus redoutable cependant que celles que nous avons déjà accomplies au cours des précédentes guerres mondiales.»

Tenus début avril, alors que la partie irakienne n’était pas jouée, ces propos pouvaient sembler nimbés de la délirante volonté de puissance d’un homme contesté dans ses œuvres: la CIA n’est pas précisément l’institution étasunienne que ses résultats au cours de ces dernières années pourraient faire porter au pinacle.

Mais, depuis, l’occupation de l’Irak, les pressions fort agressives exercées sur la Syrie et l’Iran, l’implication directe dans le dossier israélo-palestinien prouvent que les Etats-Unis, dans leur grande bienveillance, assument leur impérialisme.

Même si, momentanément, ils rencontrent certaines difficultés militaires dues à une mauvaise appréciation du rapport de force. Ils sont même prêts, si nécessaire, à renouer avec la tradition coloniale dans le cas où l’administration directe de pays en voie d’éducation démocratique devait s’imposer.

Voilà qui, en ce XXIe siècle naissant, nous propulse violemment un bon siècle en arrière! Nous pensions naïvement entrer, en l’améliorant, dans un monde globalisé où chacun serait maître de son destin en application d’un principe — par ailleurs édicté par un président étasunien, T. W. Wilson — selon lequel chaque peuple dispose du droit à l’autodétermination. Et, plouf! nous retombons en plein colonialisme: «Nuits de Chine, nuits câlines…»

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Lire ici la seconde partie de notre analyse sur l’impérialisme américain.