Les métaphores du SRAS

Les médias utilisent d’étranges formules pour parler du nouveau virus. Et tout d’abord, pourquoi dit-on de ce syndrome qu’il est à la fois aigu et sévère?

Par Geneviève Grimm-Gobat

C’est dans les années 70 que Susan Sontag, qui souffrait d’un cancer, prit conscience de la cruauté des expressions et des mots associés à cette maladie. Elle décida de publier «La maladie comme métaphore», une analyse de ces images suscitées par le cancer.

Exemples: on se livre à une «guerre» contre le cancer, et les différentes thérapies visent à «détruire», à «torpiller» les tumeurs. Ce vocable guerrier n’est pas sans incidences sur le vécu des patients qui s’en trouvent douloureusement affectés. D’où son plaidoyer pour l’abolition de «ces métaphores qui tuent».

Brigitte Weingart s’est penchée, elle, sur le sida et vient de publier une étude passionnante, «Ansteckende Wörter. Repräsentationenen von Aids», aux éditions Suhrkamp. Après avoir passé en revue littérature scientifique, articles de presse, romans et films, elle conclut: «Pour les personnes atteintes par le sida, les mots peuvent s’avérer aussi pénibles à supporter que le virus lui-même» .

Après le cancer et le sida, c’est aujourd’hui le SRAS qui ravive nos angoisses et suscite des métaphores. Dans quelques années, des chercheurs se plongeront vraisemblablement dans la presse que nous lisons ces jours-ci. Ils tenteront d’y découvrir la spécificité du vocabulaire utilisé pour parler de cette maladie émergente.

Le SRAS… Pourquoi l’avoir baptisé ainsi? Souvent, le choix du nom d’une maladie a été contesté. Ainsi, en 1984, la découverte du sida suscita une bataille entre le chercheur français Luc Montagnier et son virus «LAV» (Lymphadenopathy Associated Virus) et son confrère américain Robert Gallo et son «HTLV-III». Une commission y mis fin en optant pour le «HIV».

Sans prendre l’acuité de l’exemple cité ci-dessus, le SRAS n’a pas pu éviter cet écueil. En effet, lorsque le virus a été identifié, plusieurs chercheurs ont alors proposé de le dénommer «Urbani», en hommage au médecin italien de l’OMS Carlo Urbani qui a donné l’alerte après avoir soigné, à Hanoï, le premier patient officiellement atteint du SRAS. Urbani est mort à 47 ans, le 29 mars dernier des suites d’un SRAS.

L’OMS n’a pas suivi cette suggestion et a décidé de baptiser «virus du SRAS» le nouveau coronavirus suivant ainsi une règle sur la taxonomie des virus qui dicte qu’«aucun nom propre ne doit être utilisé pour l’appellation d’un nouveau virus». Comme pour le sida, c’est donc un acronyme, SRAS pour (Syndrome Respiratoire Aigu Sévère), qui qualifiera désormais cette affection.

Si la succession d’«aigu» et de «sévère» ressemble pour, le novice, à un pléonasme, il n’en est rien dans le monde médical. Aigu se dit en effet d’une affection à évolution rapide, par opposition à une évolution lente (chronique).

Il est très fréquent que l’on se réfère aux symptômes de la maladie pour la nommer. Un bref survol de la longue liste des maladies permet de le constater.

La majorité d’entre elles est bâtie à l’aide de préfixes ou de suffixes grecs ou latins. S’ajoute à ce mode de faire, les patronymes des médecins qui les ont étudiées (Addison, Parkinson, Ménière ou Hodgkin), la référence au premier malade (maladie de Cowden) ou aux premières victimes (les légionnaires et la légionellose), les différents organes qui peuvent en être le siège , les maladies professionnelles (coiffeurs, tailleurs de pierres, mineurs) et d’autres à l’étymologie inclassable.

Voilà pour l’appellation, mais qu’en est-il du lexique produit par SRAS? Un peu d’attention au contenu des médias permet de débusquer quantité de termes qui accréditent la thèse de Susan Sontag selon laquelle «l’homme a toujours eu la propension de s’emparer d’une maladie pour y greffer ses métaphores les moins innocentes.»

Un exemple: «Le mot résonnait encore dans la pièce: la peste. Le mot ne contenait pas seulement ce que la science voulait bien y mettre, mais une longue suite d’images extraordinaires (…), les vieilles images du fléau», écrivait Camus dans «La Peste».

De telles images ont été ravivées un peu partout. «La Chine isole ses pestiférés», titrait le Quotidien jurassien en première page. Le Nouvel Observateur opte, lui, pour la métaphore atomique: «Hongkong, ville de néons et de trottoirs congestionnés, ressemble aujourd’hui à un de ces films des années 1960 où les quelques survivants d’une guerre atomique se débattent dans un paysage urbain.» Le Tages Anzeiger préfère celle du sida, estimant que les masques sont les préservatifs du SRAS et crée le néologisme «das Nasenkondom». L’Illustré pense qu’il s’agit d’«une bombe à retardement».

Vocable militaire associé au cancer. Moral et religieux au sida. Face au SRAS et à son origine encore bien mystérieuse, on se garde bien d’attendre d’en savoir davantage pour en parler.

Peste,variole, paludisme, choléra, grippe espagnole, tuberculose, sida, guerre atomique: l’épidémie actuelle a été comparée, sans justification scientifique aucune, à tous ces grands fléaux.

Sont-ce là des discours gratuitement catastrophistes ou, au contraire, hautement responsables? Pour le philosophe Hans Jonas, «la prophétie de malheur est faite pour éviter qu’elle ne se réalise; et se gausser ultérieurement d’éventuels sonneurs d’alarme en leur rappelant que le pire ne s’est pas réalisé serait le comble de l’injustice: il se peut que leur impair soit leur mérite.»