Botox et sérendipité, du poison à la panacée

Cette puissante neurotoxine ne combat pas seulement les rides. Par hasard, les scientifiques s’aperçoivent que le botox est aussi très efficace contre la migraine, l’obésité et l’incontinence urinaire.

Par Geneviève Grimm-Gobat

A New York, Londres ou Paris, les soirées de la jet-set peuvent prendre la forme de «botox parties».

«Dans cette atmosphère où des dames se font injecter du botox en buvant du champagne, il est facile d’oublier que cette substance est une puissante neurotoxine dont les effets à long terme sont encore inconnus», pouvait-on lire en novembre dernier dans la revue médicale de référence qu’est le British Medical Journal.

Le printemps venu, certains n’hésitent pas à parler de «médicament miracle» à propos de cette même toxine, dont on est en train de découvrir, fortuitement, quantité de propriétés bénéfiques insoupçonnées. La migraine réagirait extrêmement bien au botox, l’obésité pourrait ne pas lui résister, l’incontinence urinaire s’en trouverait vaincue, les maladies digestives soignées, la sudation excessive résorbée. Un ouvrage vient de recenser les bienfaits du botox (Wolfgang H. Jost, «Botulinum Toxin in Painful Diseases», Karger Basel, 2003). Il s’agit là d’un bel exemple de trouvailles accidentelles ou sérendipités dont l’histoire des découvertes abonde.

Serendipité? Ce mot a été forgé en 1754 par le philosophe anglais Horace Walpole. Il se référait à une légende du royaume de Sérendip (nom médiéval persan pour Sri Lanka) — «Les trois Princes de Sérendip» — et définissait la «serendipity» comme la découverte, par hasard et sagacité, de choses qu’on ne cherchait pas.

En 1957, c’est le sociologue américain Robert Merton qui s’en empare en lui donnant une définition plus précise. Pour lui, il s’agit de l’observation d’une anomalie stratégique qui n’a pas été anticipée, et qui peut être à l’origine d’une nouvelle théorie. Le logicien Charles Peirce y verra, lui, en 1965, une nouvelle forme de raisonnement, l’abduction, seule à même de déboucher, contrairement à la déduction et à l’induction, sur de nouvelles connaissances.*

Ce qui se produit en ce moment avec la toxine botulique (botox) a ceci d’exceptionnel qu’elle accumule les phénomènes de sérendipité. N’oublions pas que cette neurotoxine inspirait la terreur, jusqu’en 1978 encore. L’ingestion d’aliments contaminés (boîtes de conserves) produisait une paralysie de la musculature respiratoire qui se soldait généralement par la mort. Une sinistre réputation qui a d’ailleurs toujours lieu d’être, puisque cette substance figure sur la liste noire des armes bactériologiques potentielles(un gramme d’aérosol suffirait à tuer 1,5 million de personnes!).

Depuis une vingtaine d’années, neurologues et ophtalmologues ont réussi à mettre en sourdine certains muscles du visage grâce aux propriétés paralysantes de la toxine botulique et ont découvert, inopinément, les vertus antirides du produit. Soumis à ce traitement, leurs patients voyaient leur rides s’effacer.

Commercialisé depuis 1997 aux Etats-Unis, le botox ou «Vistabel» produit par les laboratoires Allergan est devenu le dernier cri de la médecine esthétique. Dix-neuf pays dont la Suisse, depuis l’hiver dernier et la France depuis le 1er avril, lui ont accordé une autorisation.

En ce moment, ce sont les chirurgiens esthétiques qui observent que leurs injections font non seulement disparaître les rides du lion et autres pattes d’oie, mais soulagent de leurs migraines des personnes qui avaient tout essayé…

La société occidentale, confrontée à la complexité, brandit à tout venant le principe de précaution. L’exemple du botox rappelle que face à l’incertitude, on ne saurait associer uniquement le risque et la vulnérabilité, mais aussi la potentialité de hasards heureux.

——-
* Pénicilline, aspirine, insuline, cortisone cimétidine, sildenafil (mieux connu sous le nom de Viagra): les effets de ces substances ont tous été découverts par hasard, sans la démarche fondée sur une hypothèse que l’on vérifie. Et la liste s’allonge continuellement.

La cancérologie offre de nombreux exemples de sérendipité (effet antimitotique de la pervenche prévu comme antidiabétique, effets immunologiques d’antiparasitaires, le lévamisole et la suramine) et les découvertes des psychotropes sont en général dues au hasard.

Si l’on quitte la pharmacologie, la dynamite, le téflon et les post-it sont des exemples classiques de découvertes fortuites (lire de Jean Jacques «L’imprévu ou la science des objets trouvés», éditions Odile Jacob).

Röntgen rapporta ainsi la découverte des rayons x (x est le symbole mathématique pour l’inconnu): «J’ai découvert par hasard des rayons qui pénétraient du papier. Je ne pensais pas, j’expérimentais.» Pasteur formula ainsi cette faculté à se laisser surprendre, neurones à l’affût: «Dans le champ de l’observation, le hasard ne favorise que les esprits préparés.»