Ouf! Avec l’élection de Micheline Calmy-Rey, Genève, le Valais, la Suisse romande, respirent. La guerre de Troie n’aura pas lieu! Tous les Pâris prêts à en découdre pour une hypothétique belle Hélène peuvent débander en paix. Nous n’en reviendrons pas aux luttes tribales, linguistiques, ethniques dont nous menaçaient ces derniers jours nos grands médias.
Déclenchée par un édito du Temps, la campagne de presse prétendument pro-romande a pris en quelques jours une telle ampleur que l’on pouvait à juste titre craindre le pire en cas d’échec de la candidate genevoise. Cela nous permet de prendre la juste mesure de la capacité de nuisance du quatrième pouvoir quand, par cette mystérieuse alchimie qui provoque soudain une coagulation de sentiments nationalistes, il décide de jouer la carte démagogique de l’appel au peuple.
Si je ne crois guère à l’influence directe des médias sur la classe politique, je suis par contre convaincu de leur pouvoir sur les masses. Surtout si la pression s’exerce de manière lancinante et répétitive.
C’est ainsi que l’on parvient à défaire en quelques mois ce que l’histoire a mis des décennies, voire des siècles, à construire. Avec le déchaînement des commentaires sur les vertus de la latinité, sur la défense étroite d’une minorité prétendument en danger, sur la capacité de la langue à dessiner sa propre conception de la politique, nous sommes passés à un doigt d’une belgisation violente de la Suisse.
Au rythme où le débat a quitté le niveau des pâquerettes pour aller sucer les pissenlits par la racine, tout indique que les mois prochains auraient vu le discours politique dévier sur l’approfondissement du röstigraben au lieu de se porter sur le renforcement continu de l’UDC blochérienne.
Qu’une telle polémique puisse se développer dans une Suisse romande métissée par des siècles d’échange avec les Alémaniques fait froid dans le dos. Ne suffit-il pas d’ouvrir un livre d’histoire pour constater que la latinité s’est éclipsée il y a plus de quinze siècles avec l’irruption des Burgondes dans nos contrées et que, depuis, le va-et-vient a été incessant?
Ne suffit-il pas de regarder autour de soi ou d’ouvrir un annuaire téléphonique pour constater qu’un nom sur deux a une consonance étrangère, un sur quatre une consonance germanique?
Elle a bon dos, la latinité!
La paradoxe de ces campagnes de presse grossières, outrancières et dangereuses est qu’elles retombent aussi vite qu’elles ont monté. La brillante élection de Micheline Calmy-Rey va réduire au silence les va-t’en-guerre et nous permettre de réfléchir aux vrais problèmes. Comme le secret bancaire, par exemple, dont le sauvetage n’est, par ailleurs, pas tout à fait étranger à la campagne de presse dont je viens de parler.
Hier, mardi 3 décembre, à la veille de l’élection au Conseil fédéral, nous avons appris que l’Union européenne avait décidé de ne pas se satisfaire des progrès enregistrés dans les négociations sur l’évasion fiscale.
Le Téléjournal de 19h30 a expédié la nouvelle en vingt secondes alors qu’il consacrait une bon quart d’heure au duel Calmy-Rey/Lüthi.
Or ce qui est en cause dans ce dossier va bien au-delà de nos querelles de clocher. Il s’agit de savoir si, pour les prochaines décennies, les banques parviendront à limiter notre horizon à leurs seules devantures. Après le péril de belgisation, nous risquons la monégasquisation.
Nul doute qu’avec son évidente intelligence, son appétit de pouvoir et son beau sourire carnassier, la nouvelle élue au Conseil fédéral viendra assez facilement à bout de ces menues difficultés.