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Sauvegarder la fertilité

Les femmes qui souhaitent avoir des enfants plus tard peuvent recourir à la congélation de leurs ovocytes. Une méthode efficace mais coûteuse. 

En Suisse, l’âge moyen du premier enfant recule : selon l’Office fédéral de la statistique (OFS) en 2019, les femmes avaient 32 ans en moyenne lors de leur première grossesse, alors que cet âge était de 29 ans en 2000. Physiologiquement,le pic de performance reproductive des femmes demeure cependant autour de 25 ans. Il chute ensuite à partir de 35 ans, puis, après 43 ans, les chances naturelles sont faibles. « Il y a aujourd’hui une désynchronisation entre le moment idéal pour avoir un enfant du point de vue de la fertilité et celui de la situation économique et sociale », constate Nicolas Vulliemoz, médecin responsable de la médecine de la fertilité et endocrinologie gynécologique au CHUV. Pour lutter contre l’implacable horloge biologique, les femmes sont donc de plus en plus nombreuses à recourir à la congélation de leurs ovocytes. Le principe : les ovules sont prélevés puis conservés pour servir en cas d’une infertilité future.

« Un cadeau pour l’avenir »

La préservation des ovocytes peut être préconisée en cas de cancer, de maladie auto-immune voire d’endométriose sévère, lorsque les médecins savent que le traitement ou la maladie va dégrader la fertilité de la patiente. L’autre raison est la congélation dite « à but social », aussi appelée « social freezing ». Cela concerne les femmes non malades qui souhaitent congeler leurs ovocytes, idéalement avant leur dégradation naturelle due à l’âge. En Suisse, toutes raisons confondues, ce sont près de 400 femmes qui ont fait congeler leurs ovocytes en 2017, selon la Fondation pour l’évaluation des choix technologiques TA-Swiss.

La majorité des femmes qui ont opté pour la congélation ont plus de 35 ans, sont célibataires et ont un haut niveau d’instruction. Mais contrairement aux idées reçues, ce n’est pas forcément en raison de leur carrière. « La plupart sont des femmes seules, qui n’ont pas trouvé un partenaire parce qu’elles sont professionnellement très occupées ou viennent de vivre la rupture d’une longue relation, parfois justement à cause de la question des enfants, explique Dorothea Wunder, spécialiste en médecine reproductive au Centre pour la procréation médicalement assistée (CPMA) à Lausanne. Elles ont pris conscience de leur fertilité décroissante, éprouvent un désir d’enfant important parallèlement à un désespoir profond d’être seules, et veulent s’assurer d’avoir le temps de retrouver un partenaire. La congélation libère ces femmes de la pression biologique et beaucoup d’entre elles ont finalement des enfants de manière naturelle. » Anna Raggi, cofondatrice du centre de fertilité Fertisuisse ouvert en 2014 à Olten (SO), estime ainsi que pour le moment, seulement 10% des femmes qui ont fait congeler leurs ovocytes les utiliseront par la suite. Selon la loi fédérale sur la procréation médicalement assistée (LPMA), la période de conservation est limitée à cinq ans, renouvelable une fois pour cinq ans, la durée totale maximale étant de dix ans.

Plus généralement, la pratique se démocratise dans les pays occidentaux. En Grande-Bretagne, la demande pour la cryoconservation a triplé entre 2008 et 2013 selon une étude scientifique anglaise. « C’est un cadeau que l’on se fait pour son avenir, considère Anna Raggi, qui constate une augmentation des demandes d’information. Les chiffres suisses sont encore indisponibles puisque l’enregistrement du nombre de cryoconservations d’ovocytes à but social est effectif seulement depuis 2020 dans le registre Fivnat, registre national qui collecte les données concernant la FIV en Suisse.

Encore loin de la solution miracle

La technique de vitrification (voir encadré) des ovocytes peut sembler une solution quasi miraculeuse pour les femmes, mais la technique n’est pas infaillible, notamment parce que le nombre d’ovocytes que possède une femme est compté. à la naissance, une femme a près d’un million d’ovocytes immatures. à 30 ans, il ne reste plus que 12% de ce stock, à 40 ans plus que 3% selon une étude menée en 2017 par la Commission nationale d’éthique dans le domaine de la médecine humaine (CNE) instaurée par le Conseil fédéral.

Ainsi, à 35 ans, pour 15 ovocytes congelés, les chances futures d’avoir un bébé sont de 83%. à 43 ans, les chances de succès chutent à 20%, d’autant plus qu’il est alors difficile d’obtenir 15 ovocytes en un prélèvement avec une seule stimulation. L’âge diminue donc la fertilité et ainsi les chances de grossesse. « On voit beaucoup de couples où la patiente a plus de de 40 ans, mais passé cet âge, quelle que soit la technique, les chances de succès sont faibles, explique Nicolas Vulliemoz responsable de la médecine de la fertilité au CHUV. La qualité des ovocytes diminue avec l’âge, que ce soit pour une grossesse naturelle ou pour la FIV. Le risque d’aneuploïdie, soit le risque d’anomalie chromosomique de l’embryon, est alors plus élevé, augmentant notamment le risque de fausse couche. » Ainsi, statistiquement, les femmes qui ont 40 ans lors du prélèvement des ovules ont un risque de fausse couche 25 à 30% plus élevé que les femmes de 25 ans, relève l’étude de la CNE. La qualité du sperme diminue aussi en fonction de l’âge mais l’effet sur la fertilité est bien moindre que la baisse de qualité des ovocytes.

La Suisse n’a pas fixé d’âge maximum pour les femmes qui souhaitent avoir un enfant, contrairement à d’autres pays voisins qui fixent la restriction en général à 50 ans. La réglementation suisse estime plutôt qu’étant donné qu’une femme ne peut plus avoir d’enfant à partir de ses 45 ans en moyenne, la limitation se fait naturellement, d’autant plus en sachant que le don d’ovocytes n’est pas autorisé. Pour fixer néanmoins un âge adéquat, la loi fédérale sur la procréation médicalement assistée (LPMA) stipule que les parents doivent en principe être encore en vie à la majorité de leur enfant. Au centre Fertisuisse, l’âge maximal pour démarrer une FIV est 45 ans, et pour la seule récolte d’ovocytes pour une congélation à but social (sans raison médicale), elle devrait généralement être effectuée avant 40 ans.

Les obstacles à la congélation

« On reçoit de plus en plus de demandes, notamment parce que le sujet de la fécondation in vitro n’est plus tabou et fait partie de la vie de beaucoup de familles, de près ou de loin, remarque Nicolas Vulliemoz du CHUV. Mais après les explications du processus et surtout des coûts, de nombreuses patientes renoncent. » En effet, cette préservation de la fertilité se révèle particulièrement onéreuse. Il faut compter entre 5000 et 6000 francs pour le processus de cryocongélation, puis dès la deuxième année environ 250 francs de frais annuels de conservation en laboratoire. Pour être utilisés, ces ovocytes devront ensuite être décongelés puis fécondés in vitro pour être réimplantés dans l’utérus, opération chiffrée à environ 3000 francs. Sachant qu’il faut globalement trois tentatives, l’étude du CNE estime le coût total minimum à 20 000 francs. Pour Nicolas Vulliemoz, « la prochaine étape serait déjà de rembourser la FIV en cas d’infertilité, mais sachant que même la contraception ne l’est pas, je crains que nous soyons encore loin pour le cas de la cryoconservation d’ovocytes à but social ».

De plus, l’utilisation des ovocytes congelés doit répondre à des critères précis. Il est ainsi requis d’être un couple hétérosexuel avec une infertilité déclarée, c’est-à-dire qui aura essayé de manière naturelle pendant douze mois sans résultats. Une femme seule ne pourrait ainsi pas faire appel à un don de sperme pour féconder ses ovocytes décongelés (le don de sperme en Suisse est réservé aux couples hétérosexuels mariés), de la même manière qu’une femme de 40 ans ne pourrait pas privilégier ses ovocytes préservés dix ans plus tôt si elle n’est pas cliniquement infertile, même si ces derniers seraient physiologiquement plus efficaces parce que plus jeunes.

Une solution controversée

En 2014, Facebook et Apple proposaient à leurs employées de payer pour la congélation de leurs ovocytes. L’idée a alors suscité une vague de polémiques, accusant ces entreprises d’instaurer un climat insidieusement défavorable aux grossesses pour les collaboratrices. « Repousser les limites de la fertilité est une option intéressante mais ce n’est malheureusement pas une solution aux problèmes sociétaux sous-
jacents, précise Dorothea Wunder, spécialiste en médecine reproductive au CPMA à Lausanne. Cela ne fait que retarder les problématiques existantes. Le changement doit aussi être sociétal pour offrir aux femmes les conditions qui leur permettent d’être mères en concordance
à leur fertilité sans que cela freine leur carrière professionnelle. » /

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Témoignage 

« C’est un moyen de gagner du temps, de repousser la pression de l’horloge biologique. » Marie* a toujours souhaité avoir des enfants, mais lorsqu’elle divorce, ses plans sont bouleversés. à 36 ans, elle choisit donc de congeler ses ovocytes. « Je ne voudrais pas être coincée plus tard, à regretter de ne pas avoir pris cette précaution quand c’était possible, explique la Suisse romande. Dans l’idéal, j’aimerais ne jamais les utiliser et concevoir de manière naturelle. Mais c’est une forme d’assurance, qui enlève aussi l’angoisse de devoir trouver quelqu’un au plus vite. »
*nom d’emprunt

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La  vitrification 

Le procédé de cryoconservation des ovocytes consiste à stimuler le développement de follicules au niveau des ovaires par des injections afin d’obtenir des ovocytes mûrs. Ils sont prélevés sous échographie grâce à une ponction par voie transvaginale sous anesthésie, puis isolés de leur liquide et congelés instantanément par vitrification. Ils sont ensuite stockés dans de l’azote liquide à -196° C. Leur taux de survie après décongélation est supérieur à 90%. « La technique de vitrification est révolutionnaire et peu délétère sur les ovocytes, explique Nicolas Vulliemoz responsable de la médecine de la fertilité et endocrinologie gynécologique au CHUV. Mais les chances de succès vont dépendre du nombre d’ovocytes prélevés et de l’âge de la patiente au moment de la congélation. » L’idéal, physiologiquement, est de congeler des ovocytes jeunes.

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Don de gamètes et tourisme médical

La Suisse accepte le don de sperme, mais, contrairement aux autres pays européens, pas le don d’ovocytes. L’aspect invasif de ces interventions est généralement l’argument mis en avant pour justifier ce refus. « D’un point de vue éthique, cette différence de traitement constitue une discrimination en Suisse, regrette Nicolas Vulliemoz, responsable de la médecine de la fertilité et endocrinologie gynécologique au CHUV. Les risques actuels de la stimulation ovarienne sont mineurs et la question du danger est devenue caduque. » Selon lui, « il faut également élargir les conditions du don de sperme, notamment aux couples non mariés ».

Pour assouvir leur désir d’enfant, certains couples partent à l’étranger pour pratiquer les inséminations artificielles, attirés par les prix compétitifs et des législations moins strictes. « Ce tourisme médical est regrettable. Nous aimerions avoir un cadre clair qui nous autorise à pratiquer ces interventions et à prendre soin de nos patients, ici, en Suisse. »

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Une version de cet article réalisé par Large Network est parue dans In Vivo magazine (no 22).

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