Un journaliste du Temps énerve les banques genevoises

Sylvain Besson, grand enquêteur au Temps, publie un livre qui met cause les banquiers privés, copropriétaires du journal où il travaille. Emoi sur la place financière.

Par Gabriel Sigrist

Cette semaine sort aux Editions du Seuil «L’argent secret des paradis fiscaux», un ouvrage qui explique comment la Suisse joue avec les législations internationales et profite du secret bancaire pour alimenter son économie.

En première ligne, les banques privées et certains de leurs dirigeants, nommés dans l’ouvrage. L’auteur, Sylvain Besson, 32 ans, est un journaliste respecté. Il occupe l’un des postes les plus prestigieux de la presse romande, celui de responsable de la cellule «Enquête» du quotidien Le Temps.

La sortie du livre n’a pourtant pas été accueillie avec enthousiasme par sa rédaction. Mercredi, une critique sévère de l’ouvrage paraissait dans les pages du journal: Sylvain Besson «grossit délibérément le trait» et «recourt à de très amples généralisations»; son livre ne «constitue ni une étude rigoureuse, ni une analyse financière», écrivait l’un de ses collègues du Temps.

Dans la foulée, Michael Wyler, membre de la direction de l’Union bancaire privée, publiait le lendemain un réquisitoire d’une demi-page, toujours dans Le Temps: «Besson s’intéresse moins aux faits qu’à sa propre opinion et, à l’instar d’un mauvais juge d’instruction, il ne cherche qu’à prouver la culpabilité de son suspect favori plutôt que d’aller à la recherche de la vérité.»

Comment expliquer une telle charge? En abordant le thème du secret bancaire, Sylvain Besson s’est attaqué à un sujet particulièrement sensible pour son employeur. Né de la fusion en 1998 entre Le Nouveau Quotidien et le Journal de Genève, Le Temps a hérité d’une longue histoire de proximité avec la place financière genevoise. Les banquiers privés détiennent 27% de son capital (aux côtés d’Edipresse, 47%, et du groupe Le Monde, 20%), et sont représentés au conseil d’administration par de fortes personnalités telles que Claude Demole (Banque Pictet) et Benedict Hentsch (ex Darier-Hentsch).

Ces derniers n’ont apprécié que modérément la sortie de l’ouvrage de Sylvain Besson. «A titre privé, je pense que c’est un mauvais livre qui cherche le sensationnel, dit Claude Demole. Et je trouve que la critique qu’en a fait Le Temps reste très clémente par rapport à la ligne rédactionnelle définie par le journal en la matière.»

Quelle ligne? «Nous défendons l’idée que la Suisse, dans la guerre commerciale qui lui est menée par les places financières anglo-saxonnes, ne doit pas abandonner ses atouts et le secret bancaire en est un, explique Eric Hoesli, directeur du Temps. Par ailleurs, la rétrocession partielle du produit d’un impôt à la source, qui respecte ainsi la sphère privée, est une bonne proposition. Comme pour tout sujet important, la position du journal a été fixée par une discussion impliquant la rédaction en chef et toutes les personnes concernées au sein du journal.»

La publication du livre a été abordée lors du conseil d’administration du Temps, vendredi 27 septembre. «J’y étais, et je savais que ça allait chauffer cette semaine», raconte Tibère Adler, directeur d’Edipresse Suisse. Le matin même, le quotidien publiait un éditorial extrêmement favorable à la place financière genevoise. «Une coïncidence», dit Eric Hoesli.

«Cet éditorial m’a fait très plaisir, confie Claude Demole. Car j’y ai lu la réelle ligne éditoriale du Temps. Elle m’a toujours semblé claire, mais il y avait eu un certain flou dans l’application. Désormais, je souhaite qu’elle soit appliquée de manière plus rigoureuse.» L’actionnaire se défend cependant de faire pression sur la direction du journal: «Eric Hoesli est d’un calibre trop grand pour céder à des pressions.»

L’affaire suscite beaucoup de discussions dans les coulisses de la presse romande. Comment un journaliste du Temps en est-il venu à publier un ouvrage sur le secret bancaire? «J’ai donné l’idée à Sylvain Besson d’écrire ce livre, reconnaît Eric Hoesli. Ses conclusions lui appartiennent, il se trouve que ce ne sont pas les nôtres. Il a fait ce travail indépendamment, pendant un congé sabbatique, et Le Temps n’a rien à voir avec cette publication.»

Sylvain Besson dit qu’il ne se sent pas bâillonné dans son journal: «Je ne peux plus écrire d’éditoriaux sur ce sujet, mais tant que je m’en tiens à des faits, je peux parler librement du secret bancaire et il n’y a pas de raison que cela change. Je n’ai pas été surpris par la réaction du journal à la sortie du livre. Depuis quelque temps, le discours des banquiers inquiets est devenu de plus en plus strident. Quoi qu’il en soit, j’aurais été déçu que mon livre sorte dans un silence total.»

Sylvain Besson pourra-t-il continuer à s’exprimer sur le secret bancaire dans les colonnes du Temps? «La direction répond du contenu du journal et de sa qualité. Sylvain Besson, qui effectue un travail d’investigation, est naturellement plus exposé que d’autres. Mais je n’ai rien à lui reprocher dans son travail au sein du journal, assure Eric Hoesli. Quant au secret bancaire, puisque son avis personnel diffère de celui du titre, Sylvain Besson s’abstient naturellement de toute prise de position à ce sujet.»

Du côté des actionnaires, on s’interroge: «C’est la rédaction seule qui décide des engagements et collaborations et pas le conseil d’administration, dit Claude Demole. Je ne mets pas en cause les compétences journalistiques de Sylvain Besson, mais sa vision, qui ne va pas dans le sens de celle du journal. Qu’il continue de traiter ce sujet suscite dès lors des questions.»

Toujours dans le rouge

A sa naissance en mars 1998, Le Temps avait annoncé son intention d’équilibrer les comptes dès la première année. Mais quatre ans plus tard, le journal n’a toujours pas atteint l’équilibre. «Nous avons pris des mesures d’assainissement peu après mon arrivée en juin 2001, explique Stéphane Garelli, président du Conseil d’administration du Temps. Mais nous souffrons aujourd’hui comme les autres de la baisse des revenus publicitaires.»

Pour Eric Hoesli, «il est peu probable que l’entreprise atteigne l’équilibre cette année». Le directeur du Temps maintient son cap et estime comme au lancement qu’il s’agit d’un objectif primordial: «Une situation financièrement saine est importante pour assurer l’indépendance d’un journal. Cela dit, notre ligne rédactionnelle ne serait pas différente en matière de secret bancaire si nous étions dans les chiffres noirs.»

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Une version de cet article de Largeur.com a été publiée le 6 octobre 2002 dans l’hebdomadaire Dimanche.ch.

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