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La tétanisation des esprits

L’extrême prudence semble être la seule réponse politique face à un virus désormais responsable de tout. Et, déjà, prétexte à tout.

Lundi dernier, le Conseiller d’état genevois Mauro Poggia confiait au quotidien Le Temps, son souci que les «riverains s’agglutinent par beau temps sur les quais». Et que donc après avoir supprimé quelques places de parc aux abords du lac, il songeait à une «interdiction du stationnement dans tout le U lacustre», en attendant le port obligatoire du masque en extérieur, craignant, notait le journal, «davantage l’afflux de locaux en mal d’air frais que les touristes».

Comme en passant, ce même journal apprenait à ses lecteurs que ce même lundi 20 mars, «72 patients Covid étaient traités aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), dont 7 aux soins intensifs et 11 aux soins intermédiaires».

Mauro Poggia, c’est de notoriété publique, n’est pas plus sot qu’un autre. Cet exemple témoigne juste d’une tétanisation galopante des responsables politiques face à la crise sanitaire. Comment appeler autrement ce stade où l’on en arrive à redouter le besoin d’air frais des citoyens?

Les milieux économiques impactés ont donc beau jeu de s’indigner à journée faite de tant de pusillanimité. Reproche adressé en premier lieu au Conseil fédéral, dont le comportement est même qualifié de «pitoyable» par le patron de GastroSuisse Casimir Platzer: «Comment peut-on justifier que dix personnes soient autorisées à se réunir en privé alors qu’on interdit la présence de quatre personnes autour d’une table dans un établissement public?» Tout en accusant Alain Berset de suivisme aveugle et lui conseillant donc «d’arrêter de regarder ce que font les autres pays».

L’Union suisse des arts et métiers (USAM) par son président Fabio Regazzi n’est pas plus tendre, déplorant le «déséquilibre entre les préoccupations sanitaires et les intérêts de l’économie au sein de la task force», les «scénarios catastrophes» dictant désormais les décisions du Conseil fédéral.

Bien sûr, ce même Conseil fédéral bénéficie toujours, dans sa ligne de prudence, de l’appui du monde médical. Le président des médecins romands, Philippe Eggimann, rappelle par exemple que le choix est entre «suivre des données sanitaires objectives» ou gouverner «sur la base des sondages et manœuvres des lobbyistes».

Des doutes pourtant commencent aussi à apparaître dans ces milieux, tels ceux exprimés par l’infectiologue Valérie D’Acremont, professeure à l’Université de Lausanne: «On devrait aussi considérer d’autres indicateurs, dont l’état mental de la population –le nombre de consultations psychologiques, de suicides, de jeunes en décrochage scolaire.»

Avec dans la foulée cette considération iconoclaste: «On pourrait aussi choisir de regarder l’espérance de vie et mettre dans la balance un jeune de 19 ans qui se suicide et un aîné qui meurt à 83 ans. En Afrique par exemple, plutôt que de compter les morts, on compte le nombre d’années de vie perdues. C’est le genre de dilemme auquel la Suisse n’est pas habituée. Mais une instance de santé publique devrait faire cette réflexion éthique, partant de l’idée qu’on ne peut pas discriminer une population plutôt qu’une autre.»

Reste que la tétanisation ne touche pas que les décideurs politiques. Elle se niche un peu partout, y compris là où on l’attendrait le moins. Par exemple au sein d’un «Comité radical d’Action Queer» offusqué, comme on sait, par une vidéo de la comédienne et humoriste Claude-Inga Barbey, jugée aussi bien «transphobe» qu’«enbyphobe» (relevant de la phobie envers les personnes non-binaires). Et de réclamer des excuses publiques et la suppression de la vidéo, au motif, entre autres, «que la communauté trans* a été des plus précarisée par la pandémie».

Que chacun tire la couverture du Covid à soi, et pense souffrir de cette situation plus que les autres, c’est un réflexe assez naturel. Avec l’inconvénient de multiplier à chaque fois la hantise du virus et d’élargir ses implications et méfaits. Il ne manquait plus que de le considérer comme enbyphobe. C’est désormais fait.