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«Stock» et «allemannsrett», les mots d’août

Le langage révèle l’époque. Notre chroniqueuse s’interroge ce mois-ci sur l’usage des termes «stock» et «allemannsrett».

Stock

Mon marchand de vélos est fâché contre lui-même. En cette période de vélomania, il ne parvient plus à satisfaire ses clients. Il est en rupture de stock. Comme lui, de nombreux commerçants en viennent à regretter de n’avoir pas constitué davantage de stocks.

C’est que depuis quelques décennies, la notion de stock était devenue obsolète, écartée au profit du flux tendu, cette méthode visant l’optimisation de la production par la réduction à zéro des stocks.

D’origine japonaise, ce mode de gestion s’imposait non seulement dans le commerce et l’industrie mais aussi dans la vie privée. Qui ne s’est pas moqué des survivalistes, ces farfelus qui se préparent à une catastrophe en constituant des réserves pour tenir en autarcie? Un virus est venu changer la donne, tant au niveau mondial que privé.

Dans un essai stimulant, «Est-ce déjà demain?», le politologue Ivan Krastev souligne cette mutation: «Alors que dans les années 1990, les chaînes d’approvisionnement très performantes représentaient, au moins dans l’imaginaire collectif, la mondialisation à son acmé, c’est aujourd’hui l’image d’un Etat fort, capable de stocker l’ensemble des ressources dont une population a besoin en temps de crise, qui séduit l’opinion publique.»

A titre privé, comme mon marchand de vélos, je vais constituer un petit stock de vivres. Une tâche facilitée par la brochure «Des provisions…providentielles», publiée par l’Office fédéral pour l’approvisionnement économique du pays (OFAE).

Allemannsrett

Les Suisses qui partent en camping sauvage ou en camping-car découvrent que cette pratique peut être sujette à des restrictions cantonales ou communales. Avertissements, amendes, voire même irruption de «rangers» chargés du maintien de l’ordre surprennent les amoureux d’espaces inhabités.

Rien de tel en Norvège, où règne l’«allemannsrett», qui signifie «droit de tout un chacun» de profiter de la nature, indépendamment des droits de propriété qui peuvent y être attachés. L’allemansrätt suédois et le jokamiehenoikeus finlandais renvoient au même principe.

Ce droit d’accès à la nature découle du goût prononcé des Scandinaves pour les activités de plein air. Dans un pays qui compte 15 habitants au kilomètre carré, les possibilités de s’échapper dans la nature y sont abondantes. Avec 207 habitants par kilomètre carré, la Suisse ne peut offrir autant d’espaces d’évasion.

Va-t-on légiférer à leur sujet? Interrogé, Hannes Germann, président de l’Association des communes suisses, estime: «La nature appartient à tout le monde, mais ceux qui ne viennent que pour la consommer devront la payer à l’avenir» (NZZ am Sonntag, 2.8.2020). Une logique qui a ses défenseurs; la rareté a un prix, taxons donc les usagers de la nature!

Et les propriétaires de villas au bord de l’eau, sont-ils taxés, eux qui résistent à l’application de la loi garantissant l’accès public aux rives des lacs et des rivières?