- Largeur.com - https://largeur.com -

Ce que l’on pourrait dire des élections européennes

On aurait envie, au lendemain du scrutin européen, de gloser sur la deuxième déconfiture électorale de Jacques Chirac (le sort semble s’acharner sur lui comme pour le punir de son élection volée à la présidence sur la base de la fameuse réduction de la fracture sociale).

On aurait aussi envie de parler de l’effondrement du chancelier Schröder qui, dimanche soir sur les chaînes allemandes, expliquait benoîtement qu’il ne pouvait être au four et au moulin et que, ma foi, ces six derniers mois avaient été consacrés à la place de l’Allemagne dans le monde.

On pourrait surtout louanger l’incroyable Emma Bonino qui, entre deux passages dans les camps kosovars de Macédoine et d’Albanie, est parvenue toute seule à rafler plus de 10% des suffrages italiens en donnant, comme garantie, son action de commissaire européen et ses convictions humanistes.

Ce serait évidemment rester au ras des pâquerettes et parler d’une Europe réelle, mais peu vendable journalistiquement. Heureusement que pour relever les commentaires savants et renouveler les analyses d’une bonne partie de mes confrères et des politiciens, il y a le spectre de l’abstention.

Depuis dimanche soir, les coeurs saignent dans tous les états-majors politiques en raison de la défection massive des électeurs potentiels. Les Français sont catastrophés du 47% de participation. Et ils ne sont pas les moins bien lotis: Portugais et Britanniques font preuve d’une indifférence encore beaucoup plus souveraine.

Ils faudrait que tous ces commentateurs marris fassent à l’occasion un tour en Suisse ou aux Etats-Unis pour prendre la mesure de ce que représente l’abstention dans des pays éminemment démocratiques, mais pratiquant le fédéralisme.

Ils pourraient y constater que la double allégeance à l’Etat local et à l’Etat fédéral dilue autant la propension des citoyens à s’exprimer que celle des sphères supérieures à s’occuper du tout venant.

Ils verraient, pour reprendre le titre de cette rubrique politique de Largeur.com, Glocal, que les Etats fédéraux pratiquent depuis longtemps la synthèse du global/local en distribuant les rôles. Et que cela marche.

La preuve? Les citoyens n’ont même pas besoin de donner leur avis, la machine tourne toute seule. Le président des Etats-Unis peut ainsi être élu par une infime minorité de la population.

Quant à la Suisse, je n’aurai pas la cruauté de rappeler certains records d’abstention électorale. Particulièrement à Genève où autorités et députés étaient, avant l’introduction du vote par correspondance, le plus souvent élus par dix à quinze pour cent des habitants du canton. Personne d’ailleurs, quand la mairie de Genève échoit par tournus à un communiste, n’a l’impression de respirer l’air étouffant d’une démocratie populaire!

Mais, nuance, l’abstentionnisme ne crée par le fédéralisme. Et c’est là que, pour le moment, la construction européenne pèche. Car si les compétences échappaient au jacobinisme dominant à Bruxelles, si la commission savait reconnaître qu’il y a des pouvoirs qu’elle doit laisser aux étages inférieurs de l’édifice communautaire, la liste des chasseurs n’aurait pas obtenu le succès que l’on sait.

——-
Gérard Delaloye, historien et journaliste, vit en Suisse, dans le canton de Vaud.