«Krach boursier» à la une du Temps, «Tempête mondiale sur la Bourse» à celle du Monde, l’euphémisme n’a plus cours pour dépeindre la situation économique globale. La peur règne partout et les grands de ce monde sont à l’image des deux finalistes de dimanche prochain: des colosses aux pieds d’argile. Un tacle à peine appuyé peut les réduire en poussière.
Cette fragilité vient de la découverte brutale des limites de la spéculation sauvage, de la redécouverte que la Bourse est un «jeu», de la révélation que certains dirigeants que l’on pensait compétents ressemblent surtout à des charlatans (voire à des voleurs ou des escrocs) comme les dirigeants de SR Group, Enron, Andersen, Worldcom, pour ne pas parler du rigolo qui préside Vivendi Universal.
Cette perte de confiance est aussi politique. On en voit un signe risible dans l’embarras du gouvernement vaudois qui se voit contraint d’investir massivement dans sa banque plutôt que de la privatiser.
On en voit un signe hélas beaucoup plus emblématique dans les mesures protectionnistes décidées par l’administration Bush et surtout dans le maintien de sa guerre au terrorisme et à l’Axe du mal qui, traduit en français courant, signifie augmentation des crédits militaires pour redynamiser l’économie de l’hyper puissance mondiale.
Protectionnisme et crédits militaires, les recettes sont aussi vieilles que la crise du capital quand il peine à assumer une partie de sa nature qui est de circuler.
Politiquement, l’affaire est très intéressante. D’autant plus intéressante que le G8 est en peine réunion et que nous avons un point de comparaison, le sommet de Gênes de l’an dernier.
A Gênes, le mouvement antimondialisation apparaissait en phase ascendante et le G8 lui opposait un front uni. Aujourd’hui, les antimondialistes stagnent et le G8 n’a que ses lézardes à montrer. Bush est isolé dans sa croisade contre Arafat et contre l’Irak, son protectionnisme a irrité les Européens, Poutine même ne parvient plus à cacher sa faiblesse derrière ses sourires entendus. Pour le dire nettement, le leadership mondial n’est plus aussi solide qu’il y a une année.
Le 11 septembre est passé par là, direz-vous. C’est vrai. La vulnérabilité montrée par le colosse américain en cette occasion ne sera pas oubliée de sitôt. Mais ce qui est plus grave, c’est que la frénésie spéculative des grands managers de l’industrie et de la finance n’en a pas été freinée pour autant. Le bricolage du montage terroriste dans l’attentat contre le symbole du WTC aurait dû attirer leur attention, sonner l’alerte.
Il n’en fut rien. De sorte que l’on assiste aujourd’hui – mutatis mutandis – à un ébranlement de la base du capitalisme qui n’est pas sans rappeler celui qui, dans les années 1980, conduisit à l’effondrement de feu l’Union soviétique. Les structures politiques et institutionnelles sont certes très différentes, mais les autres ingrédients – bureaucratie, manque de démocratie et de morale, gloutonnerie financière – sont très proches.
Le libéralisme – si imbu de sa victoire qu’il en devint irresponsable – déclenché par la chute du mur de Berlin est tombé entre les pattes d’une clique bureaucratique dont la seule préoccupation est son avantage immédiat.
Dans sa livraison de cette semaine (n°1964), Le Nouvel Observateur lance un coup de projecteur sur ces fortunes clinquantes autant qu’abusives. Leurs privilèges valent ceux des gangsters qui gouvernèrent l’URSS au cours des deux ou trois dernières décennies de son existence.
Ces gens-là sont des autocrates cooptés dans leurs fonctions en dehors de tout contrôle démocratique. Ils sont censés diriger des sociétés dont la plupart du temps ils ne connaissent rien et qu’ils seraient bien en peine de situer. Mais un esprit de caste bien compris leur permet de tisser leur toile un peu partout, dans le secteur privé comme dans le secteur public.
Actuellement, il est impossible à quiconque de contrôler efficacement la comptabilité de ces entreprises-pieuvres aux ramifications innombrables.
Seule la démocratie peut ramener ce gigantisme à la raison en le soumettant à la loi des hommes. Que les dirigeants du G8 soient divisés, que George W. Bush rencontre une opposition chez ses pairs, sont des signes positifs. Cela ouvre des espaces de libertés dans un système mondialisé qui, il y a un an encore, était complètement verrouillé. Et qui dit liberté dit débat, discussion, remise en cause.