Après les chocs de l’irruption de Le Pen le 21 avril et du plébiscite républicain en faveur de Chirac le 5 mai, les électeurs français se sont assagis en essayant de voter utile.
Avec environ 34% des voix, l’UMP, parti chiraquien, obtient presque le double des voix recueillies par son leader au premier tour de la présidentielle. A gauche, les socialistes, avec environ 26 % des voix, font 10% de mieux que Jospin en avril.
L’extrême gauche trotskiste est pulvérisée et le Front national en chute libre. Il semblait dimanche soir que seule l’UDF de François Bayrou parviendrait à maintenir un groupe parlementaire autonome dans la prochaine assemblée.
Ces résultats montrent que le système politique français fondé sur une présidentielle au suffrage direct et des législatives au système majoritaire à deux tours fonctionne bien. Il équilibre les rapports entre les institutions, évite la fragmentation et l’immobilisme qui en découle de la proportionnelle et permet aux grands courants idéologiques de s’exprimer. A la présidentielle, le Français vote pour ses idées, aux législatives pour ses intérêts.
La forte abstention (38%, un taux à la suisse) est la conséquence directe de deux facteurs: le consensus politique des 5 dernières années illustré par la cohabitation Chirac/Jospin et la mobilisation de la gauche autour du candidat de droite le 5 mai dernier pour barrer la route à Le Pen. Le consensus trouble les esprits, démobilise l’électeur, brouille les cartes. Gageons que dans cinq ans, après un long règne chiraquien, les électeurs n’auront pas besoin de se creuser les méninges pour savoir s’il faut se rendre aux urnes.
A condition bien sûr que Chirac tienne cinq ans. Car il ne faut pas oublier les centaines de milliers de manifestants du 1er mai. Ce sont eux les laissés-pour-compte de cette élection. Ils ne se reconnaissent pas dans la gauche plurielle qu’ils accusent d’avoir fait une politique de droite pendant cinq ans, ni dans l’extrême-gauche trotskiste qu’ils laissent plaisamment radoter lors du premier tour de la présidentielle tout en sachant pertinemment que les élucubrations d’Arlette ou d’Olivier ne conduiront ni à la dictature du prolétariat, ni à la formation du vrai parti de la classe ouvrière.
Mais la classe ouvrière existe encore et on l’a même retrouvée dans les médias. En gros et en France, la population compte 28% de prolos et 29% d’employés subalternes qui doivent faire avec un salaire moyen tournant autour de 1’200 à 1’300 euros. Soit beaucoup de monde pour peu d’argent.
La contradiction est évidente et le risque d’explosion patent. Cela représente la variable politique incontrôlable chez nos voisins. Et quand cette variable pique une crise et s’exprime avec pavés et barricades, elle secoue non seulement les hommes politiques mais la société tout entière.
Comme en 1995, Jacques Chirac se retrouve avec tous les pouvoirs (les deux exécutifs, le législatif et le judiciaire – important le judiciaire pour les casseroles!) à sa disposition. Le quatrième pouvoir (les médias) ne le boudera pas. Qu’en fera-t-il?
En 1995, dans les même conditions, il avait fallu quelques mois à peine pour que tout le monde se retourne contre lui. Pour suivre sa carrière depuis très longtemps, depuis l’époque où le Canard Enchaîné l’appelait Château-Chirac en raison de l’opacité de ses opérations immobilières en Corrèze, je pense que l’homme est incorrigible et que ce n’est pas à 70 ans qu’il va changer. Chirac anime, guide et s’appuie sur une droite bonapartiste, affairiste et prébendière. Il ne peut que heurter de front les intérêts d’une société durement secouée par la mondialisation et l’intégration européenne.
L’automne sera chaud. Reste à savoir lequel. 2002 déjà, ou 2003?