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Coronavirus: un choc pour les PME

L’épidémie provoque des pertes colossales pour de nombreux secteurs de l’économie suisse, et des bouleversements dans le fonctionnement des entreprises. Témoignages.

Une version de cet article réalisé par LargeNetwork est parue dans PME Magazine.

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Un recul d’un demi-milliard de francs du chiffre d’affaires de l’industrie. Des revenus divisés par deux dans le commerce de détail non alimentaire. Et même une chute de 100% du chiffre d’affaires pour de nombreux acteurs du secteur événementiel. Les pertes pour les entreprises suisses en raison de l’épidémie de Covid-19 seront colossales. Tour d’horizon, mi-mars, de quelques secteurs.

Evénementiel

Les comptes du secteur de l’évènementiel ont viré au rouge les premiers. Le manque-à-gagner atteint jusqu’ici 150 millions de francs, selon Expo Event, la faîtière du secteur. «C’est du jamais vu» pour Antoine Darbellay, managing director de Events Concept à Genève. La société qui emploie 25 personnes a vu son activité réduire de manière rapide, soit de 90 à 100%, jusqu’à la mi-mai. Fondée en 2001, la société avait plutôt bien résisté aux précédentes crises. «Mais contrairement au SRAS en 2003 qui était resté circonscrit à l’Asie, et à la crise de 2008 qui était surtout économique, celle-ci nous frappe de plein fouet.» Son entreprise, avec d’autres du secteur, se sont groupées pour faire pression sur les autorités fédérales et cantonales. «Il faut que les mesures qui ont été prises pour le chômage partiel et les jours de carence puissent s’appliquer aux indépendants, qui représentent 60 à 70% des acteurs de l’évènementiel.» Le groupement demande un échelonnement sur le paiement des charges, sans intérêts, et la création d’un fonds pour un prêt à taux zéro afin d’équilibrer la trésorerie des indépendants.

Tourisme et restauration

Le tourisme figure lui aussi en premier ligne des branches impactées. Le secteur avait établi un record l’an dernier, enregistrant 39,6 millions de nuitées, dont 21,6 provenant d’hôtes étrangers. Avec la crise, le secteur pourrait voir son chiffre d’affaires reculer d’au moins 530 millions et compter 2,1 millions de nuitées en moins sur un an, estime Martin Nydeggers, directeur de Suisse Tourisme dans une interview à l’agence AWP.

«Nous nous retrouvons avec une dizaine de clients pour une capacité de 120, témoigne Guido Meyer, directeur de l’hôtel Regina à Wengen (BE) qui enregistre des annulations en cascade, aussi bien pour les séminaires que les vacanciers. Près de vingt de nos trente employés ont malheureusement reçu une lettre de licenciement pour la fin mars.» La situation est jugée «dramatique» par Roland Schegg, professeur de tourisme à la HES-SO Valais, «elle ne fait que s’aggraver au fur et à mesure des décisions: fermeture des frontières américaines, interruption des liaisons aériennes». Et pour ce professeur, la pandémie risque de modifier les habitudes en matière de mobilité à l’avenir, avec une préférence pour des destinations moins lointaines et aux vacances… sur son balcon.

A Lausanne, Valbone Hoxha, directrice de L’Atelier du Voyage anticipe pour l’instant sur une baisse du chiffre d’affaires de son agence de 25 à 30% sur l’année. Elle a déjà déposé une demande de chômage partiel au 1er avril. «La situation évolue de jour en jour et très honnêtement, je n’aurais jamais pensé que nous en arriverions là. Nous travaillons désormais 7/7 et 24h/24h pour rapatrier nos clients car de nombreux pays ferment leurs frontières et de nombreux vols seront annulés.»

«J’ai tout arrêté comme le gouvernement nous l’a demandé», témoigne pour sa part Ami Matary, exploitant du restaurant de cuisine méditerranéenne Ami-Ami à Neuchâtel. Les autorités laissent la possibilité aux établissements publics de pratiquer la vente à l’emporter. Une option qu’Ami Matary écarte pour le moment. «On ne m’a pas sollicité pour que je le fasse, et par rapport aux assurances c’est plus simple comme cela. Nous ferons les comptes après la crise.»

Philosophe, il estime «qu’il faudra repenser notre façon de vivre, s’occuper un peu plus de nous, de nos proches et de notre pays». Sans pour autant oublier l’heure de la reprise, qui semble aujourd’hui encore hors de portée. «La confiance ne va pas reprendre si facilement. Les gens vont mettre du temps à reprendre leurs habitude, à retourner au restaurant.»

Horlogerie

Le secteur horloger avait encore le sourire en début d’année, avec des exportations en hausse à la fin janvier. «Mais ces données n’intégraient pas encore les conséquences du coronavirus», rappelle Jean-Daniel Pasche, président de la Fédération de l’industrie horlogère suisse (FH). Les ventes sont depuis en forte diminution et de nombreuses entreprises affichent de sérieuses difficultés. Heureusement, la majorité des composants sont toujours produits en Suisse, suivie par la Chine, la Thaïlande et l’Union Européenne. «C’est peut-être l’occasion de rapatrier une partie de la chaîne de fabrication», estime le Président.

Pour l’heure, il faut «limiter la casse», selon Serge Maillard de la revue horlogère Europa Star. «Ce n’est pas la première crise, mais celle-ci s’annonce profonde. C’est la première fois en un siècle que la Foire de Bâle est annulée. Il faut à tout prix maintenir le tissu industriel car c’est un savoir-faire unique de l’Arc Jurassien, précieux pour la Suisse, que l’on risque de perdre.» L’expert observe que c’est surtout le tissu de la sous-traitance (composants, mouvements, bracelets, etc.) qui fait les frais de la situation actuelle. Tous les acteurs ne sont pas égaux face à la crise. Si l’horloger Titoni à Granges (SO) envisage une demande de chômage partiel, des concurrents positionnés dans le haut de gamme souffrent pour l’heure moins de la pandémie. C’est le cas de MB&F à Genève, dont le premier trimestre a été «étonnamment solide», indique Charris Yadigaroglou, directeur marketing de la marque. Les annulations de foires l’inquiètent davantage. «C’est là que nous réalisons deux tiers du chiffre d’affaire. Il va falloir trouver d’autres moyens de prendre les commandes.»

Industrie

Dans le secteur industriel, on espère que les clients reportent simplement à plus tard une partie des achats qu’ils n’ont pas effectués en raison de la crise, notamment dans l’automobile et l’horlogerie. «La panne que l’on observe est différenciée au niveau mondial. La Chine repart timidement, les Etats-Unis commencent à être touchés. Mais pour ma part, j’estime que la situation va durer plus longtemps qu’on ne le pense», remarque François Gabella, administrateur de LEM Holding à Fribourg et vice-président de SwissMem, l’association de l’industrie des machines, des équipements électriques et des métaux (MEM).

Il estime qu’il n’y aura pas de grosses conséquences pour les fabricants de machines destinées aux trains ou à la construction. Pour celles liées à la consommation, les répercussions seront beaucoup plus perceptibles, et les clients de cette industrie vont probablement freiner leurs investissements. En se basant sur les crises précédentes de 2008 et 2014, François Gabella s’attend à ce que les entreprises de la branche réduisent la voilure pour éviter que les coûts fixes impactent leurs résultats. Mais il faut aussi, selon lui, «profiter de cette période de tumulte pour soigner ses relations clients. Assurer un service fiable permettra de marquer des points et de pénétrer certains secteurs.» L’industrie machine a de la mémoire. Aider ses clients, voire réparer des machines concurrentes, peut se transformer en opportunité. Le redémarrage sera long et complexe, seules les entreprises qui auront constitué un stock pourront livrer leurs clients et se substituer à leurs concurrents.

Ceux qui s’en sortent (pour le moment)

Les cours des bourses mondiales sont en chute libre. Une volatilité qui dope le volume des transactions, et donc les résultats de la banque en ligne Swissquote qui indique ainsi que son premier trimestre 2020 a été marqué par une forte augmentation des volumes de transactions. La banque profite par ailleurs d’une forte augmentation des demandes d’ouverture de comptes, de la part de clients confinés chez eux qui souhaitent profiter des opportunités d’investir dans un marché au plus bas. «Plusieurs milliers de demandes sont reçues chaque semaine depuis le début de l’année, a annoncé le CEO Marc Bürki. Ces demandes doivent être vérifiées conformément aux obligations légales et réglementaires, ce qui prend du temps.» Des vérifications qui expliquent les retards actuels au niveau des ouvertures de comptes. L’entreprise table sur une croissance du chiffre d’affaires et du bénéfice pour 2020 de plus de 10%, avec toutefois quelques réserves étant donné l’incertitude régnant actuellement sur les marchés.

A l’occasion de cette crise sanitaire sans précédent, les regards se tournent tout naturellement vers l’industrie pharmaceutique. Chez Labatec Pharma à Meyrin (GE), la direction a devancé les autorités pour préserver la santé de ses employés. «Dès le 9 mars nous avons tout stoppé, explique François Détraz, directeur commercial. Les collaborateurs sont astreints au télétravail. La production de certains médicaments non essentiels est interrompue. Et les commerciaux qui visitent les médecins et les hôpitaux ont également cessé leurs tournées.»

L’entreprise a importé 10’000 flacons de gel hydroalcoolique pour fournir les hôpitaux en besoin urgent. Elle a par ailleurs constitué des réserves en produits essentiels injectables. Elle compte également sur les stocks obligatoires de la Confédération, en raison «d’une demande qui a triplé par rapport à la normale». Selon François Détraz, la PME genevoise est pour le moment capable de livrer tous ses clients en antibiotiques et en agents bloquants neuromusculaires (Atracurium bésylate). Ce dernier produit est crucial, puisqu’il est utilisé dans les anesthésies, mais aussi en cas de réanimation. «Il y a un réel risque de pénurie. Nous n’avons pas encore atteint le pic de l’épidémie. Pour l’heure, il est donc difficile de dire si on tiendra. Mais nous sommes proactifs par rapport à cette situation en cherchant des solutions pour garantir à tout prix l’approvisionnement en médicaments essentiels.»

Certains secteurs ne s’attendaient pas à voir leur chiffre d’affaires augmenter avec la crise. «La tendance est en effet à la hausse, constate Stéphane Krebs, directeur de Krebs-Paysagistes à Blonay (VD). La demande en matière de réfection de terrasse progresse fortement, de même que la réfection d’autres éléments de jardin. Les gens pressentent probablement qu’ils vont passer l’été chez eux…»

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Plan de pandémie: ce que les PME doivent savoir

Le Conseil Fédéral a renforcé le 16 mars ses mesures de protection de la population. Désormais en «situation exceptionnelle», la Confédération ferme les magasins, restaurants, bars et établissements de divertissements et de loisirs jusqu’au 19 avril 2020, à l’exception notamment des magasins d’alimentation et des établissements de santé. Une aide d’urgence pouvant atteindre jusqu’à 10 milliards de francs est par ailleurs débloquée pour «amortir rapidement et sans bureaucratie l’impact économique de la pandémie». Le Conseil fédéral a adopté le régime spécial de garantie pour soutenir les PME en difficulté de liquidités. Enfin, des informations sont disponibles pour les organisateurs privés et l’organisation des assemblées générales.

A noter que le Secrétariat d’Etat à l’Economie (SECO) publie pour sa part les derniers développements sur sa plateforme dédiée aux PME: pme.admin.ch. On y trouve par exemple toutes les informations et documents utiles concernant sur la réduction de l’horaire de travail (chômage partiel). Les entreprises peuvent y trouver un formulaire d’indemnité si elles font ce choix.